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Ce que la justice d'assises n'a pas supporté
Libération, lundi 16 décembre 1974
Article de Marianne Merleau-Ponty et Thiennot Grumbach, avocats de Pierre Goldman
Retranscription de Nathalie Laverdure

Le système judiciaire attendait probablement de Pierre Goldman une attitude conforme à l'idée qu'il se faisait du "gangster gauchiste". Or, la cour a eu à faire face à la volonté démonstrative du "Je suis innocent, parce que je suis innocent", au refus de l'apitoiement, au refus du témoignage de moralité et de complaisance. Elle a eu à affronter un homme dans son procès. Et c'est objectivement cette forme de rupture que le système judiciaire n'a finalement pas pu accepter.

Alors que Pierre voulait être jugé sur les faits, c'est sa personnalité de militant juif et intellectuel qui a pesé sur l'inconscient collectif de cette "justice populaire". Toute son attitude de discrétion, de pudeur, de dignité, cette justice là ne pouvait pas l'accepter, elle n'a pas voulu y voir que "cinéma". Et les jurés, collectivement insérés et manipulés par l'énorme et impressionnante machine judiciaire ont fait de l'attitude de Pierre, pendant le procès, une charge supplémentaire à son encontre. Quand il voulait qu'on ne mentionne pas ses convictions militantes, on a perçu la volonté de se défiler, de se présenter auréolé de respectabilité bourgeoise, par ses diplômes et le soutien qu'il recevait de la direction de la prison de Fresnes.

Alors que, par sincérité, il disait son absence en tant qu'acteur dans les journées de mai 1968, les parties civiles, suivies probablement par les jurés, ont compris la présence dans l'ombre, du dangereux agitateur juif, tirant les ficelles de ses marionnettes katangaises. Alors qu'il acceptait avec fraternité et générosité le soutien de tous ses amis - il ne voulait pas les entraîner cependant à l'affirmation d'un solidarité avec "ses pratiques déviantes" - les jurés, là encore, suivant les insinuations des parties civiles, ont voulu, en coupant Pierre du monde, de notre monde, éliminer un caïd et faire œuvre de prophylaxie sociale.

Cette justice n'a rien voulu, n'a rien pu comprendre à l'attitude de Pierre. Si l'ensemble de ses camarades l'avait déjà acquitté, comme il l'a déclaré à son procès, c'est que, l'ayant connu sur une longue période de sa vie, ils savaient charnellement pourquoi ils lui conservaient leur confiance. Ils savaient que ce qu'il y a d'essentiel dans la vie de Pierre, ils le partagent avec lui. Pierre est également solidaire du combat de l'extrême gauche. Il est resté le camarade de ses amis, de la période de l'UEC et de l'UNEF. Des mouvements révolutionnaires de l'Amérique latine.

Pierre n'est pas un homme seul

Cela fait de longues années que Pierre n'est pas un homme seul, ses amis lui sont restés fidèles, comme il est resté fidèle à ses amis. Or, tout au long de ce procès, on a voulu faire de Pierre un homme seul, en fait un surhomme. Et chacun d'insister pesamment, lourdement, sur cette intelligence. Jusqu'à faire de cette intelligence un pouvoir démoniaque, un facteur de culpabilité, d'isolement, une frontière pour qu'il ne soit pas confondu avec ses co-détenus, ni jugé en fonction des mêmes critères qu'eux. Alors que chacun savait Pierre incorporé au milieu carcéral comme sujet, comme acteur, comme un homme qui a apporté dans ce milieu des éléments de son expérience et qui a fait cette démarche avec ses co-détenus.
En prison, Pierre n'est pas considéré par ses amis du dedans, comme un surhomme, comme une super intelligence, une exception. Il n'est pas seul, il ne s'est jamais retranché de ce "gibier pitoyable" suivant la méprisante expression d'une partie civile. A Fresnes, il est un de ceux qui, de l'intérieur, de ce monde pénitentiaire, font entendre la puissante rumeur qui vient nous dire que le monde de l'enfermement est le reflet de la société dans laquelle nous vivons.

L'attitude responsable d'un militant

Depuis l'insoutenable verdict, la radio, la télévision, la presse, sont apeurées par la possibilité d'un Pierre devenant le héros de l'injustice qui est faite à toute une jeunesse, à tous ceux qui souffrent le quotidien de l'injustice, les faibles et les opprimés, dont Pierre a toujours partagé le combat. Si cela devenait vrai, s'il devenait le symbole de notre refus de plier, d'accepter, lui-même serait étranger à ce processus. Il se juge sans complaisance, il a une exigence critique vis-à-vis de son passé, il ne se voit, le ne se veut modèle. Les parties civiles avaient demandé aux jurés de choisir entre la "morale de l'action" de Pierre et celle de l'agent courageux Quinet et du payeur vertueux de la caisse d'allocation familiale. Elles avaient dit qu'il fallait choisir entre ceux qui défendaient les valeurs traditionnelles de la morale et celui - "le métèque" qui avait mis son intelligence au service de l'ensemble du mal, y compris et surtout, celles de la Révolution. Les jurés à qui les parties civiles avaient bien mâché la perception idéologique de l'affaire n'ont pas pu, non plus, accepter un homme qui se substitue aux notions indispensables en ces lieux, de regret, de remord, de repentir, celles de dignité, de respect de l'autre, d'acceptation des conséquences ultimes des choix qu'on fait. Parce que Pierre a refusé l'ignominie d'une contrition apparente, et purement formelle, on a voulu lui refuser de le créditer de son "travail" en prison. On a même été jusqu'à dire que ses relations avec la direction de Fresnes, sentaient la complaisance et le marchandage, alors que tous savaient et qu'il s'en était expliqué à son procès, qu'il défendait une position on ne peut plus critique vis-à-vis de l'administration pénitentiaire. L'attitude responsable d'un militant que le cours de sa vie a placé en prison. Tout cela, les jurés n'ont pas voulu l'entendre ; ils n'ont pas voulu retenir que l'insupportable humour de cet avocat de la partie civile, qui pour terminer sa plaidoirie a cru bon de déclarer que, puisque Pierre s'était tellement réadapté au monde en prison, il fallait continuer "l'expérience de la construction d'un homme qui deviendrait parfait, parce qu'à jamais privé de sa liberté".

C'est cet odieux aveu des souhaits inconscients d'un système pénitentiaire absolument totalitaire et totalement concentrationnaire, que l'on a voulu appliquer à Pierre Goldman, juif, gauchiste et intellectuel. Pierre s'est présenté devant la cour d'assises sans biaiser, avec ses défauts et ses qualités. Il n'a pas offert de repentir, il ne réclamait pas de pardon, on ne pouvait lui donner que l'injustice.

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