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Un beau procès d'assises
Libération (supplément), 17 janvier 1975
Article du comité "Justice pour Pierre Goldman"
Retranscription de Stéphanie Morel

Il fallait être investi par la loi d'une fonction jugeante pour le 14 décembre 1974 ne pas être envahi d'émotion, de désarroi et de révolte à l'audition d'un verdict très ordinaire : Pierre Goldman, accusé de vols, d'homicides et de tentatives d'homicides, s'entendait condamner à la réclusion criminelle à perpétuité.

De belles âmes se réjouiront qu'il n'eût pas été condamné à mort, alors que l'avocat général Langlois avait demandé que la sanction "ne fût pas inférieure à la détention à vie", nous reviendrons sur la distinction entre détention et réclusion.

Un beau procès d'assise, un verdict très ordinaire. La machine jugeante avait fonctionné dans l'huile, chacun des protagonistes pouvait s'en sentir digne, honorable et honoré, nulle passion n'avait déformé l'entendement. Lorsque tout sombra : en quelques secondes, les jurés, Braunschweig, Langlois, les assises, le fonctionnement de la police, de la brigade criminelle, l'instruction, enfin tout ce qui concourt à faire d'un homme un coupable se retrouvaient en position d'accusé, d'invectivé.

Il faut, dit-on, que la justice passe. Mais pour nous qui connaissions Pierre depuis longtemps, pour tous ceux qui, avocats, journalistes, amis et curieux, assistaient au procès, elle nous était restée dans la gorge, c'est à cracher le morceau que nous nous emploierons.

Les Assises

Ce qui débute au printemps 70 dans de quelconques locaux de la brigade criminelle ou de la 4ème brigade territoriale eut dû se terminer dans la pompe et l'apparat de la cour d'Assises. Et Pierre Goldman "disparaître de l'horizon public" (réquisitoire de Langlois).

Au sein du prétoire, 4 parties sont censées s'affronter : le ministère public, dont par un artifice de rhétorique, il est dit qu'il n'est pas au service de l'accusation, examine ce en quoi la société est atteinte par la chose jugée, les parties civiles : ce sont les victimes directes ou indirectes des dommages causés, la cour, composée d'un président, Braunschweig en l'occurrence, et de deux assesseurs auxquels s'ajoutent neuf jurés, soit trois magistrats professionnels et neuf magistrats-citoyens. Sous le nom de jury ils délibèrent et jugent. Enfin l'accusé et ses défenseurs.

Les jurés

Dans le ressort de la cour d'Assises de la Seine, une liste de 1 200 personnes est établie par série d'écrémages sociaux et politiques, aussi bien ni le sexe, l'âge ou la profession d'un jury moyen ne sont le reflet de la population parisienne. Pour ne point parler de sa moralité ou de son esprit civique, en un mot de sa normalité.

Après tirage au sort, par le président de la cour d'appel, 27 jurés et 6 suppléants sont informés par le préfet, 8 jours avant l'ouverture de la session, d'avoir à être disponibles sous peine d'amendes. Puis, pour chaque affaire, neuf jurés, plus 1, 2 ou 3 suppléants, sont à nouveau tirés au sort et nommés après que les droits de récusation aient joué.

C'est donc au terme d'un "procès" déstructurant et constitutif à la fois qu'un "brave homme" devient un magistrat d'occasion. Il est normal aussi que certains appelés soient des habitués ; il ne doit pas être si facile de trouver dans Paris des hommes répondant à une telle normalité !

Sous le régime de Vichy, il fut accordé aux magistrats professionnels de délibérer avec les jurés. Ainsi personne n'était plus lui-même : une bonne conscience collective, une idéation sociale, dépersonnalisée et irresponsable. Le jury populaire avait vécu, la machine est en place.

A la loi qui ne pose qu'une seule question aux juges : "avez-vous l'intime conviction que l'inculpé est coupable des faits qui lui sont reprochés", l'institution oppose : "tout ce qui a concouru à amener devant vous cet homme, les mécanismes juridico-policiers ont-ils correctement fonctionné ?".

Il n'est pas de notre propos de concourir à la modification du jury, encore moins d'aider à son remplacement par des magistrats professionnels, mais de montrer combien l'erreur judiciaire s'inscrit en filigrane au cours d'un procès d'Assises.

L'accusé

L'accusé qui surgit par une porte dérobée, entouré de deux gardes, est un prévenu-détenu. L'accusé, extrait de prison, voit ainsi se clore une longue période de détention et d'instruction. Presque cinq ans en ce qui concerne Pierre Goldman.

Le président

Instruction qui reprend les procès-verbaux de la police, les confirme ou les infirme parfois, instruction qui est la matière du procès, et qui, par la connaissance qu'il en a, donne au président de la cour d'Assises un poids déterminant et somme toute une conviction.

Il s'agit pour lui d'élaguer dans le fatras du dossier et de faire redire par les différents témoins ce qui lui semble constitutif de l'accusation.

Les contradiction entre les déclarations devant le juge d'instruction et celles dans le prétoire - contradictions qui dans le procès Goldman furent nombreuses, importantes et non fortuites - seront ainsi mises au compte tantôt du temps écoulé, tantôt du peu d'importance du témoignage, pour ne pas dire du peu de crédit du témoin.

Braunschweig

Ainsi, M. Braunschweig, président de la cour qui jugea Pierre Goldman, conduira les débats avec sérieux, manifestant du respect pour l'accusé, mais n'en accordant aucun à sa défense. Irrespect fondamental dont nous ne discuterions pas si les défenseurs le méritaient, mais dont nous n'acceptons pas qu'ils aient englobé les éléments et les moyens de la défense inclus dans le dossier.

Certes, il ne manifesta point de mépris pour Pierre, mais une grande habileté à gommer les imperfections de l'accusation, à structurer celle-ci. Il ne voulait pas que la justice fût recherchée, mais que ce procès fût honnête. Cette habileté à cacher sa partialité n'est que le fruit de sa longue défiance des inculpés, de sa longue confiance en la police, de son respect de l'ordre, en un mot : de son idéologie.

Les faits

L'arrêt de renvoi devant la chambre des mises en accusation qui décida de la comparution ou non de Pierre Goldman devant ses juges rapportait que l'accusé, outre qu'il devait être jugé pour trois hold-up à main armée qu'il reconnaissait, était inculpé des homicides et tentatives d'homicides commis le 19 décembre 1969 lors d'une attaque à main armée au 6 boulevard Richard Lenoir.

Ce soir-là, à 20h10, un couple, monsieur et Madame Carel, informaient les gens attablés au café Jean Bart, boulevard Richard Lenoir, qu'une agression avait lieu dans une pharmacie proche. Parmi les personnes présentes, le gardien de la paix, en civil parce que hors service, Quinet, se précipitait, suivi de loin par sa cousine, Madame Moinet, et quelques autres. Une bagarre sur le terre-plein opposait Quinet et un individu, à environ 40 mètres de la pharmacie ; un coup de feu blessait Quinet et permettait à l'agresseur de s'enfuir vers la Bastille où une fête foraine avait lieu.

Pendant que Quinet était transporté au café, par deux employés des wagons-lits, Monsieur Aubert, mari de la préparatrice en Pharmacie, arrivait comme tous les soirs pour raccompagner la pharmacienne et sa femme. Il trouvait celles-ci mortes, et un client grièvement blessé, M. Trocard.

L'enquête de police

La police, appelée sur les lieux, recueille, parmi un certain nombre de témoignages sur lesquels nous reviendrons, une description de l'agresseur qualifiée par M. Quinet de "mulâtre". On attachera la plus grande importance à ce qu'un home blessé, peut-être à l'article de la mort, policier de son état, donne une description concise, nette et forte : "le salaud, il m'a eu, c'est un mulâtre", description qu'il infirmera par la suite.

Mais Quinet est-il à ce point raciste que son agresseur n'ait pu être qu'un mulâtre ou alors a-t-il réellement été agressé par un mulâtre ?

La police trouvera sur les lieux des balles, des douilles, un étui de revolver et c'est tout. L'enquête fait long feu. Mais la police ne travaille pas comme Sherlok Holmes. Parmi ses moyens, la pénétration de la pègre n'est pas la moindre. Les informations, les dénonciations, les indicateurs, l'impunité accordée à des délits considérés comme secondaires, pourvu que fussent dénoncés des malfaiteurs importants ou particulièrement recherchés, reste depuis longtemps un moyen privilégié de la répression en matière criminelle.

La dénonciation

La 4ème brigade territoriale, spécialiste de la pénétration de la pègre, apprend qu'un certain Goldi, intellectuel de gauche, est responsable d'au moins deux hold-up et, ou, pour la police, surtout des meurtres du boulevard Richard Lenoir.

Ce Goldi, rapidement identifié comme étant Goldman - la police avait à l'époque, sous la direction du commissaire Jobard, chef de la brigade criminelle, commencé à constituer, au printemps 70, un gros dossier sur les activités de certains éléments gauchisants - possède deux pistolets comme l'agresseur du boulevard Richard Lenoir, peut effectivement sembler de type méditerranéen - puisque le mulâtre a été abandonné - fréquente les milieux antillais - tiens ! on n'abandonne pas le mulâtre ! - a fait effectivement des études supérieures, s'est prétendu révolutionnaire, enfin tout colle !

La conviction des policiers est forgée : "à son arrestation Goldman ressemblait tellement au signalement que nous n'avons plus eu d'hésitation". Leclerc commissaire à la brigade criminelle.

Conviction qui se renforce, si besoin était, Goldman avoue les deux hold-up signalés par l'indic - celui-ci n'a donc pas menti - Goldman a donc fait Richard Lenoir, C.Q.F.D.

La brigade criminelle

Des reconnaissances ont lieu : simultanément la photo de Goldman paraît dans la presse : l'assassin est sous les verrous. Tout le monde a fait son métier.

Sauf Pierre Goldman qui affirme son innocence.

Mais qui l'affirme en vain, parce que la brigade criminelle a fait son métier, qu'il n'y a certainement pas eu de marché de dupes, et qu'enfin, nollens vollens, les témoins reconnaissent Pierre Goldman comme le meurtrier.

En vain, parce que les policiers connaissent le coupable avant son arrestation. L'enquête est close avant que d'être ouverte. La procédure n'a plus comme objet que de conforter cette conviction des policiers, il ne s'agit plus de trouver des preuves, il s'agit d'enfoncer le coupable.

Il s'agit de forger les pièces judiciaires de l'intime conviction du parquet, du juge d'instruction, de la cour d'assises.

On imagine assez la gentillesse avec laquelle sont reçus les témoins à charge ; comment sont interrogés les témoins à décharge, d'autant que là ils sont tous ou Antillais ou Gauchistes.

Mais Braunschweig qui sait tout cela, qui voudrait mettre à nue la psychologie de l'accusé, ne se préoccupe pas du lieu d'où l'on témoigne, des inégalités de discours à l'audition.

Toute personne ayant fait l'objet d'un PV - même pour une infraction au Code de la Route - sait la différence entre ses propos et ce que rédige le gendarme !

Les preuves matérielles

Ce dont on s'efforcera de ne pas tenir compte au procès, c'est de l'absolue absence de preuves matérielles.

L'écoute attentive des débats laisse apparaître une lente mais inéluctable dissolution des éléments matériels, au demeurant, ce n'est pas ce qui pourrait nous émouvoir. Par contre, cette dissolution est à décharge, car si les preuves matérielles n'existent pas, les éléments matériels abondent. Chaque élément matériel que l'accusation abandonne est une preuve à contrario de la légèreté de cette accusation.

Les armes

Deux armes ont tiré ; une dans la pharmacie, l'autre sur le terre-plein ; dans l'ordre, un P 38 et un MAC 50. Le P 38 utilisé dans la pharmacie, non retrouvé à ce jour, est intéressant à deux titres : son type, les munitions retrouvées sur les lieux. Le Walther P 38, après avoir équipé la Wermacht, n'équipe aucun service officiel français, mais il est très apprécié des "amateurs" pour sa fiabilité et son aspect impressionnant : c'est donc plutôt une arme de malfaiteurs.

Les munitions se signalent par leur diversité : une cartouche intacte marquée 2 LM 54, une douille FS 55 PY 4, une douille 54 c 2 LM, trois douilles 5 42 AK 57, une douille 25 42, une douille ATS 1948. Ce qu'il faut retenir c'est une hétérogénéité maximale et l'absence de munition de type officiel : aucun grattage, aucun fraisage. Donc, celui qui a rempli le chargeur de l'arme ne craint pas qu'on puisse retrouver l'origine de ses munitions. Par ailleurs, ses sources d'approvisionnement ne sont pas simples : il est plus aisé de se procurer une armes que des munitions.

Le MAC 50 est utilisé sur le terre-plein contre Quinet : ce n'est pas une arme de truand, c'est l'arme qui a équipé progressivement les officiers de l'armée, certains personnels en civil, les gendarmes… Cela signifie qu'à l'inverse du P 38, le MAC 50 est d'un accès difficile ; de plus ce n'est pas une arme très appréciée. Une arme qu'on ne veut pas, mais surtout qu'on ne trouve pas.

Une seule balle semble avoir été tirée avec le MAC 50 et la douille retrouvée est de type SFI. Les inscriptions minéralogiques sont effacées par "fraisage et grattage". SFI c'est le fournisseur des services officiels.

C'est que pour cette arme et ses munitions, celui qui l'a chargée craint de permettre l'identification de l'origine de la balle, et s'il le craint c'est que le lot d'où provient la balle est probablement un lot officiel, donc identifiable.

La police cherchera à savoir si cette balle pouvait provenir des lots de Pierre, mais les experts sont formels, cette douille ne colle pas avec les munitions de Goldman.

Mais alors, elle colle avec quel lot? Etait-il impossible de le savoir?

L'étui

Comme il y a un MAC 50, il y a un étui de MAC 50. Il est retrouvé boulevard Richard Lenoir. Il s'agit d'un étui strictement réservé à l'usage exclusif de certain personnel en civil, crée en 1964 à 2 200 exemplaires par la CEFAC à Limoges. Deux exemplaires sont perdus, mais ces deux pistes n'aboutissent pas. "Heureusement" la police découvre que la MAB (Manufacture d'Armes de Bayonne) a "proposé à la vente des étuis paraissant être du même type".

Cela suffit à Braunschweig en ce qui concerne l'étui. Mais que ne s'interroge-t-il sur les éventuels signes distinctifs d'un étui administratif ? L'intendance fournirait-elle un étui sans l'estampiller ?

Donc en résumé, une arme de braqueur et une arme de fonction.

Notre tâche ici n'est pas de faire l'enquête aux lieux et place de la police, mais de constater que celle-ci a abandonné un peu facilement des éléments troublants.

Les armes de Pierre Goldman

On découvre dans les affaires de Goldman, chez des relations à lui, deux armes de même calibre que celles utilisées boulevard Richard Lenoir, mais là encore les experts sont formels : elles n'ont pas servi. Si le Herstall retrouvé n'a pas intéressé les services de police - il n'a manifestement aucun lien avec les crimes - un P 38 lui a semé le doute : oui ou non un élément de cette arme a-t-il pu servir boulevard Richard Lenoir ? Braunschweig s'est bien gardé d'être affirmatif alors que l'analyse des experts est claire là-dessus.

Quoique composée de morceaux disparates, cette arme, selon le Pr Ceccaldi, n'a pu servir en aucune de ses pièces vitales dans les meurtres. Il est en effet impossible de modifier une arme de façon qu'on ne puisse prouver qu'elle a tiré lorsqu'on possède des douilles qui ont servi. Il est possible de changer le canon, le percuteur, l'extracteur, l'éjecteur, mais "carcasse et canon de modèle P 38, n°71-61, et culasse mobile d'un HP n°49-48 prototype adopté en 1938 sous l'appellation P 38" - rapport des experts. Mais ni le canon 71-61, ni l'ensemble percuteur-extracteur-éjecteur n°49-48 n'ont tiré boulevard Richard Lenoir. Si l'on doit retirer et changer un canon, un percuteur, un éjecteur-extracteur, mieux vaudrait jeter le tout.

Les munitions de Pierre Goldman

Par rapport aux douilles éjectées boulevard Richard Lenoir, les munitions de Pierre Goldman sont de trois lots bien homogènes. 22 cartouches de marque WW, 7 cartouches GECO, 31 cartouches SFI dont l'origine a été retrouvée (camp de Frileuse).

Aucune de ces munitions n'a été grattée, ni fraisée. Au demeurant, pourquoi Pierre Goldman eût-il gratté ou fraisé ses munitions ?

Resterait à examiner les autres éléments matériels, mais ils entrent dans la texture des témoignages ; il en sera parlé à ce moment-là.

Les témoignages

5 témoins reconnaissent Pierre Goldman comme le meurtrier. Ce serait accablant si ces témoignages étaient homogènes et non-contradictoires. Et puis si, par exemple, lors d'une affaire récente, un homme, M. Tardy, inculpé et incarcéré à la suite de reconnaissances formelles, n'avait été remis en liberté, le vrai coupable étant retrouvé.

Les études criminologiques montrent que le seuil de crédibilité d'une reconnaissance est très faible. Par exemple devant un diagramme représentant un noir agressé par un blanc dans un métro, la majorité d'un échantillon représentatif "voit" la scène inverse !

5 personnes formant trois groupes distincts : deux passants, Mlle Ioualitène et Mlle Lecoq, un docteur du haut de son 4ème étage, M. Pluvinage et enfin deux victimes : l'un décédé accidentellement depuis, M. Trocard, l'autre étant partie civile : M. Quinet. M. Quinet ne peut être accusé de parjure quel que soit son témoignage…

Les témoignages pris individuellement, un par un, recèlent de légères contradictions, mais sont dans l'ensemble nets, clairs, précis. Ce qui éclatait pourtant aux yeux de la presse, aux yeux du public, tout au long de ces audiences, c'est l'incohérence de ces témoignages entre eux.

Les Meurtres : le vendredi 29 décembre, après 20 heures, M. Trocard rentre dans la pharmacie sans se douter qu'elle est le lieu d'un hold-up. Une fois entré, il aperçoit un homme tenant une arme dans la main gauche et braquant deux femmes, la pharmacienne et sa préparatrice. L'homme lui intime l'ordre de rejoindre les femmes qui lui disent que l'agresseur veut de l'argent. M. Trocard se débarrasse sans attirer l'attention de son portefeuille (on le retrouvera effectivement dans une armoire) et déclare : "tu es un couillon, tu vas te faire prendre tout de suite". L'agresseur réclame de l'argent et M. Trocard lui tend une pièce de 5 francs. Puis il est atteint immédiatement d'une balle dans la tête : il s'écroule, entend une femme crier, et s'évanouit.

Son agresseur qu'il a fort bien vu, bien entendu, porte une casquette. Cette casquette, plus personne n'en parle, ou plus exactement, les autres témoins ne l'ont pas vue. Qu'est-elle devenue ? Le signalement donné par M. Trocard est vide, aucun trait caractéristique de Pierre Goldman n'est relevé, pas plus que son zézaiement pourtant évident.

Probablement pendant que M. Trocard contournait le comptoir, un couple, M. Carel et sa femme, se dirige vers la pharmacie dont ils ne savent pas si elle est ouverte ou fermée. Ils essayent de voir à l'intérieur et aperçoivent une silhouette munie d'une arme à feu à la main gauche : effrayés, ils se dirigent vers un café-tabac, à 80 m de là pour donner l'alarme. Quelques consommateurs sont présents, et, une fois convaincus que ce n'est pas une plaisanterie, sortent. L'un deux, M.Quinet, court, et…

L'altercation : d'après sa cousine, Mme Moinet, il heurte sur le seuil de la pharmacie un homme de couleur qui s'échappe, traverse le boulevard, le terre-plein, à l'extrémité duquel il est rattrapé par l'agent Quinet, ils roulent au sol, l'un se relève et tire, puis s'enfuit vers les baraques foraines de la place de la Bastille…

D'après un employé des wagons-lits qui venait de la Bastille vers le Jean-Bart, un homme empoigne un individu qui sortait de la pharmacie, qui s'échappe…

Même version pour un deuxième employé des wagons-lits qui attendait son collègue au Jean-Bart : rencontre sur le seuil de la pharmacie, fuite, etc.

Par contre, pour l'agent Quinet, au fur et à mesure de ses auditions, l'affaire se complique : il est entré dans la pharmacie, a vu l'assassin le bras gauche armé tirer une balle en direction du sol, s'avancer vers lui, lui dire "ne bouge pas ou je te tue". Mais l'agent Quinet arrive à saisir le bras et empêche ainsi l'autre de tirer. L'agresseur s'enfuit, Quinet le rattrape sur le seuil, il s'enfuit encore…

Il est particulièrement important de préciser ce point : Quinet est-il entré dans la pharmacie ? A-t-il vu l'agresseur ? Le président Braunschweig ne l'a pas fait car l'élucidation de ce point permettrait de douter de la parole d'un gardien de la paix qui manifesta de réelles qualités de courage. Mais ne peut-on pas être héroïque et se raconter des histoires auxquelles on finit par croire ?

Pourquoi l'agresseur qui venait de tuer trois personnes n'a-t-il pas tiré sur Quinet tout de suite ? Parce qu'il n'avait plus de balle répond Quinet. Comment le savait-il ? Il n'en savait rien et pourtant Quinet policier eût dû le savoir. D'après Quinet, c'est juste après avoir tiré dans le sol que l'agresseur le voit et le braque, mais s'il n'a plus de balle, la culasse du P 38 reste ouverte et cela se voit. Or Quinet ne l'a pas vu, sinon il s'en souviendrait.

L'agresseur n'a pas tiré tout simplement parce qu'il était déjà en fuite, déjà hors de la pharmacie lorsqu'il heurte Quinet. Un peu après, le mari de la préparatrice entre dans la pharmacie et découvre les corps. Il affirme à l'audience que seules les lumières de l'arrière-boutique étaient allumées, donc les lumières de la rue ne l'étaient pas. Quinet affirme le contraire.

Il est probable que Quinet se trompe. Mais surtout il est probable que dans le feu de l'action il n'a pu remarquer un tel détail. Le mari de la préparatrice, M. Aubert, affirme aussi que le signal d'alarme était enclenché. Que se passe-t-il lorsqu'on ouvre la porte comme le fit l'agresseur pour fuir ? C'est une question que ne soulève pas Braunschweig et que Quinet ne s'est même pas posée.

Le terre-plein : après s'être battu avec Quinet, l'homme tire à bout touchant. Cette précision de l'expert est importante car le docteur Pluvinage, au bruit des détonations qu'il prit pendant un temps pour celles de la fête foraine, se serait porté vers sa fenêtre, au 4ème étage du 6 boulevard Richard Lenoir, et aurait vu la fuite de l'agresseur, l'altercation, un homme se relever et tirer de près sur son antagoniste, et aurait vu ainsi une flamme orangée. Donc le docteur Pluvinage a vu tirer, non à bout touchant, même pas à bout portant, mais de près. Il est au demeurant le seul à avoir vu une flamme.

Le docteur Pluvinage a vu l'agresseur de dos, lors de sa fuite, puis à 45 mètres, par dessus les réverbères et de profil, il distingue ainsi l'homme dans la nuit et le voit s'enfuir derrière les baraques foraines. Cette altercation, suivie d'un coup de feu qui pour lui se passe à 16 mètres, amène le docteur à rester sagement chez lui. Ne pas se porter au chevet d'un homme blessé est une grave faute professionnelle… Nous n'osons accuser ce brave toubib d'avoir commis un tel délit, mais… alors, nous l'accuserions de mensonge et de parjure.

La fuite

Mais l'agresseur fuit : il se dirige vers la rue de la Roquette, donc retraverse le terre-plein, le côté pair du boulevard Richard Lenoir et croise à quelques mètres Mlle Lecoq qui avait vu, sans y prendre garde, l'altercation de très loin. Il est sous un réverbère, on le distingue très bien, mais mieux encore un porte-document qui a "deux poignées et une languette de chaque côté", Mlle Lecoq est précise : sur les caractéristiques de Pierre Goldman, là encore rien : type basané, etc. Mlle Lecoq est précise : l'agresseur s'enfuit vers la bouche de métro de la rue de la Roquette.

Mais l'agresseur fuit vers la rue St Antoine… En effet, Mlle Ioualitène qui avait vu l'altercation de loin, sans y prendre garde, est heurtée violemment par l'agresseur, près de la bouche de métro du boulevard Beaumarchais et, après l'avoir bien regardé, celui-ci se dirige vers la rue St Antoine.

Violons difficiles à accorder. Si l'on sait que la rue de la Roquette et la rue St Antoine sont presque symétriquement opposées.

Au demeurant, Mlle Ioualitène est précise : elle a vu à l'agresseur des souliers à bout carré, style yé-yé, et des yeux globuleux. De plus, elle était pressée, car elle allait prendre son car de 20 heures boulevard Bourdon.

Pourquoi le président Braunschweig ne relève-t-il pas ce faisceau d'incohérences et de contradictions ?

Comment quelqu'un peut-il être au même instant à deux endroits différents ? Comment un témoin peut-il se dépêcher pour prendre un car à 20 heures et être bousculé, loin de ce car, à 20h15 ? Enfin et surtout, comment quelqu'un qui dans une bagarre perd un pistolet peut-il garder une sacoche sans que personne n'en parle ?

La police arrive sur les lieux et procède aux constatations d'usage. Mais point de Pluvinage. Il parlera le lendemain à la concierge de l'immeuble et beaucoup plus tard aux policiers. Point de Lecoq, elle parlera huit jours après. Point de Ioualitène, elle parlera trois semaines après. Par contre, une déclaration massive de Quinet : "c'est un mulâtre".

Le mulâtre

Cette phrase, quatre témoins au moins l'ont entendue. Pourquoi donc à l'instruction, Quinet prétendra ne l'avoir jamais énoncée. Pourquoi, à l'audience, il dira : "j'étais mourant, on ne sait pas très bien ce que l'on dit dans ces moments-là", l'argument se renverse : on est policier, on est mourant, on dit l'essentiel : on dit ce qu'on pense, même si on n'a pas vu grand' chose.

De toute façon les descriptions des témoins ce jour-là et jusqu'à l'arrestation de Pierre Goldman n'infirment pas vraiment cette déclaration. Mais la modifient. Un type basané, méditerranéen…

Voilà les seuls éléments signalétiques retenus pendant trois mois. Si c'est un Arabe, ça va. Si c'est un Antillais, ça va encore. Si c'est un Espagnol ou un Portugais, ça va aussi. Comme le dit Mme Moinet, "ils se ressemblent tous", ou comme le dit l'avocat de Quinet : "quand on parle de mulâtre, on veut dire métèque". Ce racisme larvé, c'était au président de la cour d'assises à le relever. C'était à Braunschweig à faire remarquer aux témoins que leurs descriptions, jusqu'en avril 70, n'insistent pas sur le nez de Pierre Goldman, qui leur crève pourtant les yeux aux témoins (Lecoq, Pluvinage, Ioualitène), lors des audiences.

A chaque fois, lors des Assises, ces témoins reconnaissent Pierre Goldman à la faveur d'un trait signalétique dont ils n'avaient jamais parlé.

L'arrestation

L'enquête élimine quelques pistes, semble piétiner jusqu'à ce qu'un informateur dénonce Pierre Goldman qui est arrêté. Quelques jours avant cette arrestation, Quinet, convoqué à la brigade criminelle, croit distinguer peut-être l'agresseur sur une photo de Pierre à 14 ans. Dans quelles conditions cette reconnaissance encore évasive ? Personne n'aurait-il lâché "c'est pas ton type ça ?", parmi un lot d'autres photographies.

Les policiers, d'ores et déjà, ne cherchent plus la preuve de la culpabilité de Pierre, mais la valeur de la dénonciation. Aussi Pierre Goldman, arrêté, sait immédiatement de quoi il est soupçonné. Certains policiers subalternes ne se gênent pas pour le lui dire, et puis en ce début d'avril 70, tout braqueur de pharmacie, surtout s'il est un peu brun, sait qu'il risque d'être soupçonné des meurtres du boulevard Richard Lenoir. Au demeurant, les formes de l'arrestation "un peu durement" dit un policier à l'audience, indiquent qu'il n'est pas soupçonné d'un petit vol.

Les reconnaissances : 24 heures se passent, puis ont lieu les premières reconnaissances. Parmi un lot d'inspecteurs, Pierre est présenté à certains témoins. Pierre sait depuis 24 heures qu'il est soupçonné de meurtre, il n'a ni mangé, ni dormi. Pierre n'est pas ou très mal rasé (le ministère public en convient). Pierre est angoissé, Pierre est aussi visible qu'un chancre au milieu de ces inspecteurs honorables.

A l'audience, les témoins ont déclaré contradictoirement : "certains avait des cravates, d'autres pas", "certains étaient rasés, d'autres pas", etc. Mais tous avaient désigné le bon suspect, le seul véritable suspect au milieu de ceux qui jouaient.

Au demeurant, il eut été facile de s'en rendre compte. Normalement on tire une photo du groupe d'inspecteurs et suspect, mais la pellicule, là, fut voilée au tirage. Dommage ! Bizarre !

Un deuxième groupe de témoins viendra reconnaître Pierre le lendemain, quelques heures après que sa photo ait fait la une des journaux, parmi ce deuxième groupe, M. Trocard.

M. Trocard : il était à la Rochelle ; il revient d'urgence ; mais dans le train il prend connaissance des articles de presse, et il déclare : "d'après les photos je ne pouvais pas reconnaître mon agresseur, il n'était pas reconnaissable là-dessus", pourtant M. Trocard, d'un seul coup d'œil reconnaît Pierre.

Braunschweig sait que le processus suggestionnant est classique, qui va de la dénégation au peut-être, du peut-être au probable, et du probable au certain. Il le sait, mais le cèle.

Alors, de ces témoignages, ne demeure que Quinet, témoin à part, puisque ne prêtant pas serment. Il a constitué partie civile.

Quinet : Quinet a souffert ; il hait son agresseur ; Quinet est un peu de la maison à la brigade criminelle ; Quinet a déjà vu une photo de Pierre ; Quinet voit, aux dires de Goldman, celui-ci passer entre deux portes avant la reconnaissance. Quinet, dont toutes les parties présentes louent l'héroïsme, déclare à l'audience : "je l'ai bien vu, Monsieur le président, je l'ai bien vu, quand il m'a dit : bouge pas ou je te tue". Mais ces paroles, il est plus que probable qu'elles ne furent pas prononcées, il est presque certain que Quinet n'est pas entré dans la pharmacie qui était par ailleurs peu éclairée. Emporté par sa stature, Quinet perd toute vraisemblance. Mais sa reconnaissance grandiloquente paye, touche le cœur des jurés, d'autant que Braunschweig ne rétablit pas la vérité du dossier. Quinet n'a pu voir l'agresseur qu'au cours d'une bagarre furieuse et brève dans la pénombre nocturne du terre-plein du boulevard Richard Lenoir. Donc l'a mal vu.

Les témoignages sont donc de deux sortes : le docteur Pluvinage dont il eut été préférable pour l'accusation qu'il s'abstînt de comparaître, Mlle Lecoq et Mlle Ioualitène dont les témoignages se contredisent et dont nous aurons la gentillesse de ne pas rechercher les raisons qui les retinrent si longtemps de déclarer "spontanément" à la police ce qu'elles avaient vu ; et, d'autre part, M. Quinet et M. Trocard, qui tous deux ne reconnurent Pierre qu'après l'avoir vu en photo.

En face d'une proclamation d'innocence, des témoignages ne devraient jamais suffire à supprimer tout doute, toute crédibilité à l'innocence, mais dans ce cas précis, les contradictions, les incohérences et les mensonges abondent. Il est déjà scandaleux que la conviction de magistrats réputés puisse se bâtir sur des bases aussi fragiles et surtout qu'elle ne tienne pas compte des éléments à décharge écartés rapidement par Braunschweig et Langlois. Au premier chef l'alibi.

L'alibi

Cet alibi repose sur le témoignage d'un groupe d'Antillais plus ou moins amis de Pierre Goldman. Il était, dit-il, chez l'un d'eux, M. Lautric, à l'heure des crimes.

Tout d'abord, il a fallu que Lautric envoie un télégramme de la Guadeloupe en s'étonnant de n'avoir reçu aucune convocation pour que le président, usant de son pouvoir discrétionnaire, l'entende. Dans l'après-midi du 19 décembre 1970, Lautric, chez lui, se repose : il se prépare à aller danser dans la soirée. Un ami, Bigart, et deux jeunes filles sortent de chez lui vers 19h15 ; le petit groupe se rend au métro Saint Paul, y rencontre Pierre Goldman qui annonce son intention de se rendre chez Lautric. Et qui s'y rend.

Lautric est formel : "quelques instants après le départ de Bigart, on sonne, ma sœur ou mon beau-frère ouvre la porte, Goldman entre dans ma chambre, cause un moment avec moi, écoute de la musique pendant environ une heure et s'en va". Le témoignage est corroboré par ceux de ses amis, mais reste imprécis.

Braunschweig qui n'a pratiquement pas relevé une contradiction dans les témoignages à charge, s'acharne sur celui-ci. Habilement, il accepte la date : le 19, mais discute l'heure. Il accepte l'heure, mais discute la date. Il accepte la date et l'heure mais discute les minutes.

Pourtant le dossier est clair sur la date et sur l'heure : Lautric n'avait pas de montre. Mais Bigart et ses deux amies, oui, qui partent vers 19h15 et rencontrent Pierre au métro, à 5 minutes de chez Lautric. Lautric déclare à l'instruction : Goldman est venu quelques instants après. A l'audience, il précise : "moins d'un quart d'heure après". Si cette soirée était bien le 19, alors oui Pierre était bien chez Lautric de 19h45 à 20h45.

L'enquête de la police montre que l'une des deux filles ne pouvait être sortie de l'établissement scolaire où elle travaillait que le mercredi ou le vendredi. Mais était-ce le 19 ? Lautric déclare :

"Pierre est venu le vendredi avant Noël". Lautric déclare : "Pierre avait mal aux dents, ma sœur lui a donné un cachet". Or l'enquête de police a montré que dans la nuit du 18 au 19 décembre, Pierre était allé se faire soigner en urgence pour ses dents à la Pitié-Salpétrière.

Enfin, dans la semaine qui suivit le 19, au cours d'une soirée, Pierre invita Lautric à dire à l'un de ses amis quel jour il était allé chez lui. Celui-ci s'en souvint à l'époque et c'est pourquoi il s'en souvient aujourd'hui. Et puis pourquoi ne pas le dire, quand on est Antillais et qu'un mulâtre est accusé d'être l'auteur d'une boucherie dans une pharmacie voisine, on se souvient de ce qu'on a fait ce jour-là.

Pour nous qui assistâmes au procès, le témoignage de Lautric était fort et probant, malgré la volonté évidente de Braunschweig de ne pas entendre la vérité au milieu des imprécisions. Au demeurant, dans ce témoignage, il n'y a pas de contradictions, il n'y a que "l'imprécision de la vie", celle-là même que l'avocat général reconnaît assez curieusement à Mlle Ioualitène qui est pourtant fort précise : elle voit à l'agresseur des yeux globuleux et des souliers yé-yé. Mais qui est contradictoire puisqu'elle devait probablement être dans son car à l'heure des crimes ! Il n'en demeure pas moins vrai que le témoignage de Lautric est assez précis pour qu'on affirme, s'il dit vrai, Pierre est innocent. Mais ni Langlois ni Braunschweig n'écoutaient car tout était déjà dit.

Il n'était pas question de tout remettre en cause, parce que quelques Antillais fréquentant des gens louches et en particulier Pierre Goldman dont ils ne savaient trop comment il vivait, ni avec quel argent, donc des gens louches eux-même, parlaient, fussent-ils comme Lautric officier de réserve de l'armée française.

Les trois hold-up

Et puis bien sûr, demeure la preuve élémentaire, la plus sûre et la plus solide de l'innocence de Pierre. Parce qu'une situation objective d'insoumis le poussait à la délinquance et pour d'autres raisons qui lui appartiennent, Pierre avait choisi de vivre dans l'illégalité et les braquages : les hold-up qu'il fit, on les connaît et il les prépare. En particulier, il en prépare un, les établissements Vog, et ce coup, il le prépare pour le 20 décembre : le 19 Richard Lenoir, le 20 Vog ! ! Et Vog, il le fait tête nue, alors que ses deux complices sont couverts au maximum.

Quelques semaines après, Pierre Goldman, avec un complice, attaque un encaisseur des allocations familiales. Il le fait toujours à visage découvert, mais là ça se passe mal. L'encaisseur se défend. Goldman finit par s'enfuir, mais l'encaisseur dégaine et tire… tire plusieurs fois et Pierre pour se couvrir le met en joue comme à la parade… mais ne tire pas.

Quelques semaines avant, Pierre Goldman agresse un pharmacien. Il croit déceler chez celui-ci un mouvement de violence, l'arme est braquée sur le ventre du pharmacien, Pierre évite le coup ou ce qu'il croit tel… mais ne tire pas.

Sont-ce là les comportements de celui qui tira sur M. Trocard, puis abattit les deux pharmaciennes ?

Cette question, ni Langlois ni Braunschweig n'y répondirent, se la posèrent-ils même ?

D'après l'avocat général, le 19 décembre, Pierre Goldman aurait tué par "réflexe de combattant" puis "en théoricien" par un froid raisonnement, aurait abattu deux femmes. La panique provoquée par la première tentative d'homicide aurait engendré les deux autres meurtres.

Cet homme paniqué par la première tentative d'homicide, aurait, dès le lendemain, à visage découvert, déployant beaucoup de patience et d'humour, dévalisé le magasin Vog. Voilà l'invraisemblance majeure de ce dossier.

Au mois de décembre 1969, Pierre commet des hold-up ; nous savons par les témoignages de ses relations, Mlle Vesperini en particulier, qu'il en était inquiet parfois, qu'il avait un mode de vie assez à part, plus nocturne que diurne ; les psychiatres le décrivent en 1970 comme ayant structurellement des bouffées d'angoisse, et cet angoissé, cet inquiet passerait sur quatre meurtres et gaillardement le lendemain remettrait ça !

Le réquisitoire

Pour la majeure partie de l'assistance, avant le réquisitoire de l'avocat général, l'acquittement semblait acquis au bénéfice du doute. Les parties civiles avaient été trop racistes, trop démagogues. Elles s'étaient en quelque sorte disqualifiées. Il appartenait à Langlois de rehausser le débat. D'arracher la condamnation.

Il s'attache d'abord aux trois hold-up reconnus et demande de douze à quinze ans de réclusion : "c'est la jurisprudence" dira-t-il, mais de quelle norme s'agit-il ? Pierre Goldman n'a-t-il pas montré dans ses hold-up qu'il n'était pas un meurtrier ? Ne sait-on pas que bien des raisons, dont certaines honorables pour tous, comme l'insoumission, poussaient Pierre à la délinquance ?

La norme, la jurisprudence ne sont que des mots. La réalité est toute autre. Des policiers meurtriers ne passent qu'en correctionnelle et prennent du sursis ; les patrons responsables de la mort d'ouvriers passent les condamnations en faux frais…

Non, décidément, il ne s'agissait pas pour Langlois de véritablement sanctionner les trois hold-up, ce qui l'eût amené sans doute à requérir bien moins, mais de préparer le terrain pour Richard Lenoir.

Langlois connaît son dossier ; il en sait les faiblesses ; plutôt que de se battre sur des preuves douteuses, il les écarte ; plutôt que de se battre sur des motivations, la psychologie de Pierre, il écarte ; plutôt que de se battre sur la validité des témoignages, il écarte : il écarte tout : "il restera une énigme" dit-il, mais que reste-t-il ? Il reste l'avocat général Langlois, mesuré, calme, n'ayant pas de haine pour Pierre Goldman, mais le seul souci de préserver l'horizon public ; il reste un homme qui fait son métier de requérir et que la parole des témoins et non leur témoignage convainc : la parole du docteur Pluvinage, un bon docteur ; la parole de Mlle Lecoq : une honnête fille ; la parole de M. Trocard, un brave vieux ; la parole de Mlle Ioualitène, dont la naïveté est précieuse, et enfin la parole de ce héros, le gardien Quinet. Au surplus, l'avocat général apporte sa propre parole en renfort : Pierre Goldman est coupable, et si Goldman est coupable, alors les témoignages sont accablants, les preuves dirimantes, la psychologie de Pierre éclairante.

Le tour est joué, il ne reste qu'à sanctionner : pas moins que la détention à vie. Pierre déclarait, à l'ouverture du procès : "je suis innocent parce que je suis innocent" ; à cette inébranlable certitude, il fallait opposer : "vous êtes coupable parce que vous êtes coupable".

Par la bouche de l'avocat général, c'est l'institution judiciaire, c'est la société, qui somment Pierre d'être coupable, lui, le juif, le combattant, le théoricien.

Pierre a toutes les qualités du coupable. Et Braunschweig, et Langlois ne se sont pas faits faute tout au long du procès de vanter les qualités de l'inculpé car c'était des qualités à charge. Son intelligence, d'abord estimée, devient redoutable, sa passion devient criminelle ; son mépris pour la pompe et les larmes hypocrites deviennent la marque du secret qu'il renferme.

Alors Langlois se soucie peu d'examiner les éléments à décharge du dossier, l'absence de preuves matérielles. Ce n'est pas là que le sort de Pierre se joue, et il le révèle dernier lapsus, lorsqu'il demande "…une peine qui ne soit pas inférieure à la détention à vie". Le Code pénal contient une double échelle de peine : les peines criminelles de droit commun : la réclusion criminelle, et les peines de droit politique : la détention criminelle. Cette confusion involontaire de Langlois est le signe d'une confusion inconsciente entre des faits incertains qui ne peuvent suffire à condamner Pierre et des certitudes idéologiques et morales qui amènent à "évacuer Pierre Goldman de l'horizon public". En ne demandant pas "moins que la détention à vie", l'avocat général savait - et c'est pourquoi il ne fut pas dissocié par la colère publique - qu'il entraînait les jurés à ne débattre que : peine de mort ou pas.

Le verdict

Le vendredi 13 décembre 1974, douze hommes délibèrent. Ils reviendront avec le verdict que l'on sait. Braunschweig l'assènera comme en se pressant, passant par dessus les articles de lois qui fondent l'arrêt ; puis la salle explose.

Il y a là des amis de Pierre, des gens attirés par l'exemplarité du procès, la presse judiciaire au complet, des avocats, et tous sombrent dans la stupeur et la colère. Ces gens qui ne se connaissaient pas crient, pleurent ensemble. La cour est mise d'un coup au ban des accusés.

Mais ce procès était trop exemplaire, pour que son issue n'en fût pas fatale dès le premier jour d'audience, dès l'arrestation. Le corps judiciaire, solidaire de la police et solidaire des mœurs ne pouvait se dissocier des uns, se déjuger soi-même. La peine même est exemplaire. Que n'ont-ils condamné Pierre à la peine capitale ? Sans doute beaucoup pensèrent qu'il le méritait, mais c'eût été trop, il faut bien un peu d'indulgence à la justice pour être honorée!

Dans le prétoire envahi, au sein de cette émeute, Pierre Goldman ne bouge que pour secourir son père. Braunschweig vient même vers lui rechercher l'autorité qui lui fait défaut.

Peut-être eussions-nous pu pousser plus loin notre avantage et donner à Pierre cette liberté qui lui était refusée. Mais il voulait que justice lui soit rendue.

Nous savons à présent que le jury ne débattit que de la peine de mort. Que c'est probablement Braunschweig qui empêcha la logique de ce procès d'aller au bout d'elle-même. Peut-être même s'en est-il étonné ? Tout comme Langlois regrettait devant des journalistes d'avoir été si bien suivi.

Braunschweig

Pourtant s'ils ne sont pas les seuls responsables, le président de la cour d'assises et l'avocat général en sont des montreurs comme on dit de ceux qui manient les fils des marionnettes. Il eut fallu que les débats fussent dirigés à charge et à décharge. Pourquoi avoir fait preuve de tant de compréhension, de mansuétude à l'égard des témoins à charge, de tant de sévérité et de colère à l'encontre de ceux à décharge ?

Pourquoi n'avoir jamais relevé les contradictions patentes de certains témoignages entre eux, les ineptes affirmations du docteur Pluvinage, les descriptions racistes de Mlle Ioualitène et de Mme Moinet, les lapsus de Quinet : "j'ai reconnu Goldman au numéro qu'on m'avait indiqué" ?

Pourquoi croire toujours sur parole les dires de la police, alors que tout magistrat chevronné sait que la police se trompe souvent et ment parfois ?

Pourquoi n'avoir pas relevé le fait que des témoins à charge s'étaient concertés dans la salle des témoins ?

Enfin, est-il possible à un magistrat d'ignorer la distance entre les déclarations orales d'un témoin et sa verbalisation transcrite par un policier convaincu ?

La réponse est qu'une fois encore un homme s'est identifié à sa fonction répressive, non à la théorie de sa fonction, mais à la pratique normative de sa fonction, tout le rôle de Braunschweig fut d'accepter, d'authentifier et de faire admettre le processus qui frappait Pierre.

Que la société, malgré ses vices et ses défauts, se défende, c'est de son pouvoir, mais qu'elle condamne un homme parce qu'il lui semble plausible qu'il soit coupable et qu'elle satisfasse ainsi son besoin de bouc émissaire, voilà qui est inadmissible et qui ne fut pas admis.

Au soir, au petit matin de ce verdict, un comité justice pour Pierre Goldman se mettait en place. Dès le lendemain, des centaines de voix célèbres ou inconnues apportaient leur appui ; des facultés, des quartiers de Paris étaient traversés d'un besoin de justice, les journaux de tous horizons politiques en appelèrent de cette inquiété : Pierre n'a pas disparu de l'horizon public.

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