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Esquisse pour un portrait de Pierre Goldman
Les temps modernes n°353, décembre 1975
Wladimir Rabi
Retranscription de Christine Artus

"L'absurdité de cette sentence est, si je puis dire, parfaitement conforme à mon destin, à mon aptitude fondamentale à être accusé".

Pierre Goldman

Fabrication d'un coupable

Lorsque, au cours de la nuit du 13 au 14 décembre 1974, vers minuit dix, au terme de cinq jours de débats tendus, et d'un délibéré de 2 heures 30, pendant lequel la foule des assistants, avocats, parents, amis et camarades, se prenait à espérer, la Cour d'assises de la Seine revint, neuf jurés au visage fermé et trois juges en robe rouge, et que le président annonça le verdict : oui aux question 1 à 42, mais oui également à la question 43 sur les circonstances atténuantes… en conséquence réclusion criminelle à perpétuité, alors, après une seconde de stupéfaction, d'horreur et de douleur, ce fut une tempête. Un premier cri éclata et résonna sous les voûtes de la salle d'audience, dix fois, vingt fois répété : "Pierre innocent… Pierre innocent…" ; Puis un second cri, jaillit du fond de la mémoire collective : "jurés assassins… jurés assassins". Cela venait de loin, répercutant l'antique condamnation talmudique, charriée à travers les âges, et qui aboutissait finalement, là, en ce prétoire souillé de mille crimes, on ne savait ni pourquoi ni comment. "Tribunal assassin, celui qui condamne à la peine de mort ne serai-ce qu'une fois tous les soixante-dix ans". Pour tous ces jeunes gens, la réclusion criminelle à perpétuité équivalait à la peine de mort.

Puis la foule escalada les bancs, et envahit le Saint des Saints, l'espace sacré, le lieu même de la loi, foulé, violé, profané, entoura l'accusé, déjà embrassé par les proches, avocats et amis, tandis que les magistrats qui avaient prononcé l'inique sentence, visage blême, assistaient fascinés et stupéfaits à ce déchaînement imprévu, avant de se ressaisir. Blanc comme un linge, le président Braunschweig s'approcha, pour lui dire… pour lui dire quoi ?… pour lui dire qu'il avait cinq jours pour se pourvoir en cassation… comme je l'ai cru pendant un temps… non ce fut pour lui dire ceci : "La décision a été prise en toute conscience". A son père, Braunschweig a dit : "J'ai tout fait pour sauver la tête de votre fils". Cela signifiait que, si la délibération avait été aussi longue (2 heures 30), c'est qu'une partie des douze juges et jurés voulait effectivement la mort.

A ce moment, je vis Pierre Goldman tout prêt à franchir les limites de son box (je sus par la suite que c'était dans l'intention de porter secours à son père qui, dans la cohue, trébuchait). Tout était alors possible, la confusion était totale, et la garde était totalement inconsciente de ce qui pouvait se passer. Les portes, qui donnaient sur la place Dauphine, étaient ouvertes et très légèrement surveillées. S'il l'avait voulu, il pouvait s'enfuir, et il se libérait cette nuit-là sans la moindre effusion de sang. S'il ne le fit pas, c'est qu'il n'y songeait pas, et c'est qu'il s'en tenait à ce postulat d'une lumineuse exemplarité : "Je suis innocent parce que je suis innocent".

Comment en était-on arrivé là ? Pendant les cinq jours de débats publics, et ce jusqu'au dernier jour, avec une grande conscience, la presse, cet autre jury, avait souligné combien les preuves étaient peu déterminantes ; il y avait doute, doute raisonné certes, mais doute certain ; il y avait présomptions, mais présomptions fragiles. Ces présomptions apportaient-elles la preuve, et entraînaient-elles la conviction quant au meurtre commis à la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir, le 19 décembre 1969, à 20h10 ? "Chacun y apparaît sincère. Et pourtant la vérité ne cesse de couler entre les doigts" (Le Figaro, 13 décembre).

Rappelons rapidement les faits, tels que les débats les ont révélés. En octobre 1969, Pierre Goldman revient du Venezuela et arrive à Paris. En l'espace de quarante jours il commet trois hold-up :

Ces trois agressions, au cours desquelles il ne tira pas le moindre coup de feu, même pour répondre à l'agent payeur, il les admet, il les reconnaît, il les assume, il est prêt à en payer le prix, sans rechercher aucune excuse ni aucune justification. Plus tard les experts psychiatres leur donneront un nom : "opérations suicidaires". Cela va chercher, selon la jurisprudence des Assises de la Seine, dans les dix à vingt ans. Il paiera seul et se veut seul, bien que, au cours de deux de ces opérations, il ait été accompagné de complices noirs. Mais l'affaire du boulevard Richard-Lenoir, au cours de laquelle la pharmacienne et son aide, deux femmes, ont été froidement tuées, et deux hommes blessés, le crime de sang, la tuerie, la boucherie du boulevard Richard-Lenoir, il la nie. Et, dans sa dénégation, il n'y aura jamais la moindre faille.

Le 19 décembre 1969, vers 20 heures 10, à l'heure de la fermeture, un homme armé et apparemment seul se présente à la dite pharmacie. Sont présentes la pharmacienne, Mlle Delaunay, et sa préparatrice, Mme Aubert. A ce moment arrive inopinément un ultime client qui assiste médusé à la scène, M. Trocard. Invité par l'homme armé à remettre son argent, il tend une pièce de 5 F. qu'il sort de sa poche. Le meurtrier tire et blesse l'homme puis, se tournant vers les deux femmes, les abat. Alerté, le gardien de la paix Quinet, qui est hors service et en civil, approche des lieux (ou bien y pénètre selon la version), tente d'arrêter l'homme, n'y parvient pas, le poursuit sur le trottoir, puis sur le terre-plein du boulevard. Alors l'homme tire à nouveau, avec une seconde arme, blesse le gardien Quinet, et parvient à s'enfuir. Sur les lieux on découvrira onze douilles : mais aucune d'entre elles ne correspond aux armes que détient, chez lui ou chez des amis, Pierre Goldman.

Le 8 avril 1970, au carrefour de l'Odéon, Pierre Goldman est arrêté, à la suite de ce qu'on appelle dans les dossiers de police "un renseignement confidentiel" reçu début mars 1970. Dans le dossier on lit cette note : "Reçu des confidences signalant cet individu comme un dangereux "braqueur"". Lorsqu'il est arrêté, il ne porte aucune arme sur lui.

A supposer que Pierre Goldman fût l'auteur du double meurtre du 19 décembre 1969, il se savait alors parfaitement reconnaissable et à la merci de la moindre délation ou du moindre hasard. Il aurait pu s'enfuir, quitter la France, se réfugier dans quelque pays étranger. Il disposait d'un faux passeport. Et pourtant, s'il s'absente, c'est pour de très courts séjours, dont il revient chaque fois : février 1970, il est à Londres ; mars 1970, il est à Milan.

S'il avait été l'auteur du double meurtre et de la double tentative de meurtre (dont une contre un policier en civil qui en avait réchappé, comme la presse l'avait annoncé), comment, le lendemain même, le 20 décembre 1969, avec calme et détermination, devant une dizaine de personnes, aurait-il pu commettre, un hold-up dans un grand magasin de la rue Tronchet, dans la cohue de cette rue, en cet approche des fêtes de Noël ?

Ou bien les juges attribuent à l'accusé qui comparaît devant eux un comportement logique, et, dans ce cas, le crime du boulevard Richard-Lenoir est inconcevable, compte tenu de l'opération effectuée le lendemain. Ou bien ils admettent, quand cela leur est utile, que l'incohérence dans le comportement du délinquant est un phénomène normal, et , dans ce cas les hypothèses les plus aventureuses peuvent être formulées, et les présomptions les plus fragiles finissent par constituer des preuves. Mais c'est un pêché intellectuel de prétendre servir la vérité en s'arrogeant le droit de recourir à telle ou telle méthode, selon les circonstances.

De l'accusé on cite cette phrase : "Qu'on me soupçonnât de la tuerie de cette pharmacie me bouleversait. Un moment j'ai cru que j'étais au bord de la folie. J'ai dit aux enquêteurs : est-ce que ce serait possible de commettre un crime comme celui-ci, et qu'on ne s'en souvienne plus ?" (France Soir, 12 décembre 1974).

Au départ de l'information il y a essentiellement les "confidences" d'un indicateur, dont personne ne dira jamais le nom (ni la police, ni même Pierre Goldman, fidèle à sa détermination de revendiquer la pleine responsabilité de ses actes et de son innocence), et dont la Cour d'Assises ne songera jamais à exiger la comparution, conformément à une jurisprudence bien assise fondée sur des considérations quant à la "bonne administration de la justice". Mais prenons le fait comme il est, malgré l'utilité qu'aurait présentée cette comparution.

A partir donc de cette information, la police bâtit une hypothèse, qu'elle tente de conforter par toutes sortes de circonstances : X. le meurtrier s'est trouvé surpris par l'arrivée intempestive du client ultime Trocard, alors qu'il tenait en joue les deux pharmaciennes, et a tiré sur lui, puis sur les deux pharmaciennes afin de supprimer deux témoins, ce qui était tout à fait normal de la part d'un gauchiste et d'un ennemi de la société, qui a été amené tout naturellement au crime. Dans la suite l'avocat général Langlois, rectifiera le portrait et la scène, mais juste ce qui était nécessaire, afin de rendre le tout plus convaincant :

"Vous êtes entré dans cette pharmacie à l'heure de la fermeture, comme vous l'avez fait dans celle des époux Farmachi le 4 décembre. Un événement que vous n'avez pas prévu s'est alors produit. Un client est entré, M. Trocard. Vous lui avez demandé son argent . Il vous a tendu une pièce de 5 francs qu'il avait dans sa poche, en avançant les deux mains vers vous. Ici, votre passé a joué un rôle. Vous êtes un homme habitué à des situations difficiles, et vous êtes nerveux. Le geste de M. Trocard vous a abusé. Instinctivement vous avez tiré. Mais là, votre intelligence a immédiatement repris le dessus, il vous fallait immédiatement supprimer les témoins. Vous avez abattu froidement Mmes Aubert et Delaunay. Quant Quinet est intervenu, vous l'avez visé avec votre arme, mais elle avait tiré huit balles, et elle était vide. Vous avez pu vous échapper. Il vous a rattrapé. Mais alors vous avez sorti votre second pistolet et vous avez tiré sur Quinet". (Libération, 14 décembre 1974).

O savant psychologue, pourquoi avez-vous gardé le silence sur le fait que, psychologiquement, il était impossible, pour un homme qui se savait reconnaissable et recherché par toutes les polices de l'intérieur et des frontières, de commettre le lendemain même, à visage découvert, un hold-up rue Tronchet ? Etait-ce surestimation de son intelligence, ou bien sous-estimation de sa nervosité ? O savant inquisiteur, pourquoi avoir négligé le fait qu'aucune des armes dont il fut révélé que Goldman était possesseur, aucune de ces armes ne correspondait aux onze douilles trouvées sur le terrain ?

Mais tout en ce réquisitoire, est, apparemment parfait dans le ton et le caractère démonstratif : l'hypothèse, suggérée par la police au départ d'une information d'un indicateur, a pris forme, est devenue cohérente, pour devenir en fin de parcours la seule rationnellement plausible et l'évidence même. On n'insiste pas sur le passé gauchiste du personnage, mais cela résulte assez nettement des débats. On ne parle pas non plus du Juif, mais l'amalgame savant entre intelligence et nervosité est suffisamment explicite. On peut alors demander en toute sérénité "une peine qui ne soit pas inférieure à la détention perpétuelle". Car on a beau être membre du Syndicat de la magistrature, on n'en est pas moins un homme qui aime son métier : "la tête des autres" constitue toujours l'objectif privilégié de tout inquisiteur.

Le traitement des divers témoignages subira le même sort : si le témoin Quinet semble s'être contredit quant à la description du meurtrier, et s'il apparaît en contradiction avec ceux des témoins qui l'ont vu arriver quand le meurtrier sortait de la pharmacie (alors qu'il affirme être entré dans la pharmacie), c'est, n'en doutons pas, à cause du climat d'affolement qui a suivi le crime ; si Mlle Ioualitène ne parvient plus à se rappeler la bagarre sur le terre-plein, ce témoignage est encore plus convaincant et "parfait parce que non réinterprété" ; et si, dans la suite, elle parvient à parler d'une bagarre entre le meurtrier et "un agent de la circulation" (alors que Quinet était en civil), ne s'agit-il pas en l'espèce d'une "réinterprétation", ô savant psychologue ?" Tendons donc nos rouges tabliers", comme disait le poète Lafforgue, "il pleut des vérités premières". Et que dire du lapsus, ô Freud, échappé à Quinet, rappelait comment il avait procédé à la reconnaissance dans le groupe de contrôle, où figurerait Pierre Goldman au milieu de policiers : "J'ai désigné Goldman d'après le numéro qu'on m'avait indiqué "?

Fragilité de tout témoignage, certes, il faut en convenir. Mais sans aller jusqu'à proposer la thèse classique des "élaborations collectives", développée par le témoin Pagés qui a vu se dresser contre lui un président rouge de colère (pourquoi donc, grands dieux) on se doit de rappeler le principe fondamental de tout le droit pénal français : la présomption d'innocence s'attache à tout accusé ; cela veut dire que c'est à l'accusateur de faire la preuve de la culpabilité de celui qu'il attrait devant le tribunal, et non à l'accusé de faire la preuve, superfétatoire, de son innocence. C'est pourquoi, en suivant le raisonnement de l'avocat général Langlois, on pourrait même aller jusqu'à la proposition suivante : plus un alibi apparaît infondé, plus il est vraisemblable, parce que, parfait, ce serait la preuve qu'il a été fabriqué. Zéro donc pour la psychologie.

Or, en l'espèce, un premier élément, déterminant celui-ci aurait dû être apporté par l'accusation : la correspondance entre les onze douilles découvertes sur le terrain et les deux armes dont Pierre Goldman était possesseur, un Herstal et un P 38. Mais, sur ce point, l'expert Ceccaldi est formel : l'arme dont s'est servi le meurtrier n'était aucune de ces deux-là.

Second élément, tout aussi important : une reconnaissance non équivoque par les témoins. Or nous constatons ceci :

Pendant que se déroulaient les débats des Assises, une revue américaine parvenait à Paris ; elle comportait notamment une longue étude concernant le témoignage visuel (1). L'auteur y indique comment la mémoire du témoin fonctionne d'une manière à la fois sélective et reconstructive. Il note à cet égard les facteurs qui sont de nature à fausser l'exactitude du témoignage, et qui sont : la limitation du temps d'observation, les mauvaises conditions de l'observation, l'émotivité du témoin, le préjugé, la tendance à ne retenir qu'un aspect de la scène et souvent ce que l'on veut voir, la paranoïa de celui qui jubile d'avoir été témoin d'une événement de caractère exceptionnel, la tendance naturelle à reconstituer l'événement (c'est-à-dire éventuellement à compléter le tableau afin qu'il soit cohérent), le conformisme général (soit la soumission à ce qu'énonce ou suggère un agent du pouvoir), l'alignement sur une hypothèse de départ, enfin la fragilité de toute identification sur un groupe de représentation si bien que, pour bien faire, il faudrait procéder à un contre-test où ne figurerait pas le suspect.

A titre d'exemple, il signale plusieurs expériences. La première a trait à un attentat (simulé) devant 141 témoins : seuls 25 % des témoins parviennent à répondre avec exactitude. La seconde est tout aussi convaincante, et se rapproche encore plus du cas Goldman. On présente une image où figure un certain nombre de passagers assis et debout dans un métro new-yorkais ; parmi eux se trouvent notamment, face à face, un Noir fort distingué et un Blanc en tenue de travail, et le rasoir à la main, prêt en conséquence à commettre un attentat. On demande aux sujets quel est celui des deux qui tenait le rasoir à la main : 50 % des sujets déclarent que l'homme au rasoir est le Noir. Il est possible, et même vraisemblable, que les Noirs pratiquent l'attentat dans le métro de New York plus fréquemment que les Blancs. Mais ce n'est pas ici la question. La question est ici : qui, en fait, tient le rasoir à la main ? Le préjugé et le conformisme du raisonnement l'ont emporté.

Lorsque lors des débats, le témoin Pagès, spécialiste de psychologie sociale, évoqua ce genre de questions, il se fit rabrouer, tant ce thème était usé, archi-usé. On perçoit donc le processus. La police fabrique un accusé. Le témoin reconstitue et complète son témoignage pour le rendre cohérent. Si le témoin se contredit, c'est la preuve de sa bonne foi. Mais s'il ne change pas sa déclaration d'un iota, c'est aussi la preuve d'une vérité incontestable. On a toujours réponse à tout dans les prétoires. C'est en fait tout le discours judiciaire qu'il faudrait revoir, un discours apparemment fait de logique, d'argumentation et de démonstration, fondé sur la rhétorique aristotélicienne, affirme-t-on.

Le serment

Un jour l'aumônier des prisions de Fresnes, Fleury-Mérogis, Pontoise et Poissy, la rabbin Fima, qui accomplit sa tâche dans la plein fidélité à la tradition séfarade du rachat des captifs, a dit à Goldman :
- Ecoutez Pierre. Si vous prêtez serment sur la Torah que vous n'avez pas commis ce meurtre, j'irai jusqu'au bout du monde, je me jetterai au feu, pour vous sauver.

Lorsque je pus obtenir un permis de visite à la prison (en raison de ma qualité de magistrat, je pus voir Goldman dans d'excellentes conditions), je l'interrogeai sur la demande de serment qui lui avait été faite. Il me répondit :
- Le Rabbin Fima m'a bien demandé de jurer sur la Torah. Je lui ai dit : je ne peux pas jurer sur la Torah, puisque je ne suis pas croyant. Mais je le jure sur les six millions de morts de l'Holocauste : je n'ai pas commis ce meurtre.

Puis, dans une exaltation croissante, il ajouta :
- Si je mens, si je suis coupable, je suis un chien. Et les Juifs, à qui j'ai fait ce serment, et qui ne me croient pas et qui continuent à me parler, sont aussi des chiens… Mon père m'a posé la même question. Je lui ai répondu de la même manière : je jure que je n'ai pas commis ce meurtre ; je le jure sur Rayman et sur Fryd.

Simon Fryd, F.T.P. fut guillotiné à Lyon le 4 décembre 1943. Le père de Goldman avait connu à la fois Rayman et Fryd. Quand on sait ce que représente Auschwitz pour la génération des survivants, on ne peut plus douter.

A l'audience, un des experts psychiatre, dira : "Oui, c'est un homme seul. Il n'a jamais réussi à s'identifier à une image qui le satisfasse entièrement. Il recherchait un certain absolu, tout en ne réussissant pas à s'identifier profondément à une idée, à un groupe, à une personne" (le Monde, 12 décembre 1974). Il s'est identifié au moins au "peuple paria".

Un accusé idéal

Pierre Goldman est né à Lyon le 22 juin 1944, en pleine bataille de la Libération. Le père et la mère sont deux combattants de la nuit, tous deux ouvriers juifs immigrés venus de Pologne. C'étaient des communistes militants qui participaient, dans la région Lyon-Grenoble, à l'action de la Résistance, dans le cadre de la M.O.I. (main d'œuvre immigrée (2)). L'enfant passa de nourrice en nourrice. La mère retourna en Pologne, le père resta en France où il se maria en 1949. Pour la première fois l'enfant connut la vie en famille, auprès de son demi-frère et de sa demi-sœur. Etudes secondaires chaotiques, Voltaire, Michelet puis Evreux, Etampes. Enfant craintif, ne souriant que rarement, il devient violent au lycée, et se fait renvoyer. Puis, c'est Chauny, où il prépare son bac en exerçant les fonctions de maître auxiliaire. Pour la première fois il est heureux. "Il chantait en se rasant", me dit son père. En 1962, il quitte la maison ; il vit seul, et s'engage à fond dans l'expérience politique. Comment tout cela a commencé, et pourquoi :
- "C'est en 1958, au lycée, j'avais 14 ans, quand j'ai appris l'existence de petits groupes de fascistes Jeune Nation… Je suis devenu communiste en 1959, à l'âge de 15 ans (3)".

En 1962, il a 18 ans, il vit avec des camarades, dans la fraternité des combats. Des proches de son père lui ont beaucoup parlé de la Résistance. Sa mère aussi, qu'il va voir chaque année en Pologne.
-"Certes c'était une permanente du Parti. Mais cela ne l'empêchait pas, étant d'une famille de hassidim, de pleurer en entendant le chant liturgique d'un hazan. Elle m'a raconté comment son grand-père a été assassiné par les allemands. Alors, en moi, est née la conviction que je devais vivre désormais dans la violence… Une fois, chez un ami, j'ai entendu le chant d'El mole rahamin (le chant liturgique pour les martyrs) … j'ai pleuré, et je me suis senti libéré".

Une autre fois, lorsque j'évoquais la thèse de Max Weber sur le "peuple paria", il me dit son plein accord :
- "Ma seule façon d'affirmer ma judéité, c'était de devenir paria. Je suis né dans l'odeur des crématoires. Toute ma jeunesse, j'ai désiré revivre ce climat, recréer l'atmosphère de la révolte du ghetto de Varsovie, et connaître à la fois la souffrance et l'honneur. Un des hommes qui m'a le plus touché c'est Schwarz-Bart, à cause de son livre sur les martyrs et à cause de sa sympathie pour les peuples noirs".

Puis, après un moment de silence, comme se parlant à soi-même, il fait :
- "le problème est : comment être un Juste ?"

Pour l'instant, il est encore à l'U.E.C. (Union des étudiants communistes), membre du bureau national. L'organisation est vite traversée par des courants oppositionnels très forts, italien, trotskiste, guévariste, à quoi la direction du parti mettra bon ordre en 1965 et 1966. A l'un de ses amis je demandai un jour :
- "Qu'espériez-vous donc, qui ne s'est pas réalisé, et qui a suscité en vous un tel désarroi ?"
- "J'espérais changer le visage du parti communiste français".

Goldman vit désormais dans une certaine clandestinité. Il est au surplus insoumis, ayant refusé de joindre son unité militaire. Ses camarades sont des Blancs et des Noirs. Il aime la compagnie des Noirs, notamment antillais, dont il parle aisément la langue créole. Avec eux, il se sent en communauté, comme en une sorte de complicité, faite d'une identité d'expérience historique. Quand il évoque cette "fraternité avec les Noirs", qu'il appelle son "exil", il dit qu'il en a été profondément marqué. Un Juif et un Noir comprennent le sens de la souffrance. Quoi qu'il fasse, un Blanc ne pourra jamais savoir ce que représente pour un Noir la marque ancienne de l'esclavage. De même jamais un Gentil ne pourra comprendre ce que représente pour un Juif l'expérience d'Auschwitz.
- "C'est pourquoi j'ai toujours pensé que mon devoir personnel était de porter une présence juive partout où les hommes luttaient et mouraient pour la liberté. C'est ma manière personnelle d'assumer ma responsabilité de membre du peuple juif".

En 1966, il rompt avec le combat révolutionnaire tel qu'il se pratique en France. La médiocrité de la lutte antifasciste menée à Paris est, pense-t-il, à la mesure du fascisme français tel qu'il se manifeste. Il quitte alors, en 1967 la France pour l'Amérique du Sud : "J'ai quitté la France par soif d'action réelle… J'ai poursuivi en Amérique mon vieux rêve d'héroïsme et de mort. Mais je n'ai jamais pu rejoindre les Rayman et les Anielewicz de mes songes d'adolescence".

Rayman est le combattant intrépide des rues de Paris, Anielewicz est le chef de la révolte du ghetto de Varsovie. Goldman n'est pas seul à être hanté par l'Amérique latine. Ainsi Michèle Firk (1937-1968) qui se donna la mort au Guatemala afin d'échapper à la police. "J'avais décidé, disait-elle, de faire coïncider ma pensée, ma parole et mes actes (4)." En juin 1968, il fait un bref séjour à Paris, et il est choqué par ce "spectacle accablant de carnaval révolutionnaire".

Au Venezuela, il ne se trouve en contact avec le mouvement que dans son processus final, où il apparaît divisé. Il revient définitivement en septembre 1969. Comment en vient-il aux braquages ? Certes il a besoin d'argent. "J'ai donné dans le hold-up par désespoir politique", telle est la raison ultime, le désir sourd de mettre un terme à l'angoisse de vivre et de se libérer des fantômes de l'histoire.

Toujours en lui la même hantise, la même impatience d'aller aux frontières ultimes, et de rejoindre dans une épopée insaisissable cette épopée de ceux qui combattirent pour l'honneur plus que pour la vie. Dans sa cellule, il y a une photographie de Marcel Rayman (1923-1944) "le Juif sublime" (5).

"Au début, il y avait les Juifs… la préhistoire de la Résistance", écrit Ganier-Raymond, ces Juifs aux noms de silex. Marcel Rayman est l'un d'entre eux. Il habite avec sa famille rue des Immeubles industriels, en un de ces hauts lieux du prolétariat juif immigré des années d'avant-guerre. En 1938 il fréquente les milieux de jeunesse communiste du XIè. Il en est le responsable en 1939. Il commence son combat bien avant que le Parti donnât le feu vert. En 1941, débutent ses opérations. En 1942, il développe son action, soit seul, soit dans le cadre du combat organisé du 2ème bataillon (juif) des F.T.P., avec une résolution qui ne fait que s'accuser avec la déportation de ses parents en juillet 1942. Il lui arrive de procéder, seul, le soir, sans en référer à qui que ce soit, à des exécutions d'officiers allemands dans les squares. En 1943, il fait partie de l'équipe Manouchian, puis de l'équipe spéciale chargée des opérations les plus délicates. Le 13 avril 1943, délation ou imprudence, il est arrêté.

Le 17 février 1944, avec 22 de ses camarades, il comparaît devant un tribunal allemand. Parmi ces vingt-trois, onze sont Juifs. Rayman déclare à ses juges : " En tant que Juif, je ne voyais pas d'autres issues que de prendre les armes pour lutter contre vous". Le 23 février 1944, condamné à mort, il est fusillé avec ses camarades au Mont Valérien. En mars 1944, une affiche rouge est placardée sur les murs de toutes les communes de France : "Des libérateurs ? … La libération par l'armée du crime". La presse parisienne se singularisa par sa bassesse. "Voyez le Juif Rayman, l'arme du crime au poing, la large mâchoire du criminel, le regard pervers où passe en lueurs tout le sadisme de la race". Céline avait décrit tout cela en 1937.

Les Juifs immigrés n'avaient pas attendu juin 1941 pour commencer le combat. Directement concernés, ils n'eurent pas besoin de recevoir l'ordre de départ. Il y avait déjà chez eux une tradition de combat antifasciste ; au cours de la guerre d'Espagne, des Juifs en tant que tels étaient présents dans la compagnie Botwin. Tout naturellement, ils entrèrent parmi les premiers dans la clandestinité. Pour quoi ? Pour qui ? Pour la France ? Pour le Parti ? Pour les Juifs ? Pour tout cela à la fois, mais aussi afin de démontrer le mensonge de la "lâcheté juive".

Pierre Goldman ne parviendra jamais à les rejoindre. Il est né trop tard ou trop tôt. Mais cette histoire est close pour un temps, et il n'y a plus place pour les épopées du passé récent. Alors grandit ce qu'il appelle "le désespoir politique", dans la certitude grandissante que la volonté humaine est impuissante à modifier dans les temps présents le cours de l'histoire.

Mon Dieu, ce sont là nos enfants, si totalement différents de ce que nous voudrions qu'ils soient. Nous les avons élevés du mieux que nous avons cru, et sans doute également aussi mal qu'il était possible . Peut-être avons-nous eu tort de tant leur parler d'Auschwitz, et de toute cette Histoire dans laquelle nous nous empêtrons comme les chevaux d'arène dans leurs propres entrailles. Il y avait chez nous, à la Libération, un tel espoir d'un monde meilleur et d'une humanité libre et libérée, à l'aube virginale d'une nouvelle ère. Et rien n'est demeuré, sinon une lourde amertume, une espérance à jamais flétrie, et la conviction de nous trouver encore dans la confusion des origines, dans ce Tohu-bohu mythique d'avant le premier jour de la Création. "Une génération va, une génération vient". L'histoire est une. Et les problèmes demeurent irrésolus, avec quoi nous vivons et avec qui nous mourrons.

Les graffitis sur les murs de l'histoire, chacun les comprend et les interprète à sa manière, selon son entendement et son être propre. Mais Pierre Goldman n'en a retenu que le sens le plus tragique : un sentiment aigu d'exil, de séparation, d'hétérogénéité et aussi la conviction d'être mû par un destin auquel on ne peut faire face que par l'assomption et le combat le plus désespéré. Parole d'absolu, ainsi celle-ci : "Que des hommes sachent qu'un peuple entier a été massacré, et qu'ils continuent à vivre comme si de rien n'était, je ne le comprends pas. Moi, quand j'ai su, il me fut désormais impossible de continuer à vivre normalement. Je me suis trouvé coupé de toute joie d'être. Suis-je fou ou bien suis-je Juif ?".

Lorsque l'expert, Mme Boitelle, dira : "Il est toujours resté solitaire en ayant toujours le sentiment d'être différent des autres pour des motifs que lui seul peut dire", elle approche de la vérité. Mais ce sentiment de la différence est-il l'expression d'une pure pulsion individuelle ? N'est-il pas plutôt celle d'une pulsion individuelle ? N'est-il pas plutôt celle d'une pulsion collective, en une mythologie charriée, de génération en génération, par la mémoire collective d'un peuple qui a connu mille épreuves, mille défaites, mille réussites, et aussi mille "arrogances" ? C'est pourquoi les experts présentent les braquages de Pierre Goldman comme une forme de suicide, au cours duquel le sujet entreprend de détruire la tradition humaniste de son groupe.

Significatif, de constater que, dans le champ sémantique du langage de Pierre Goldman, figurent avec persistance des mots tels que "paria" et "exil" (ce dernier mot figurant dans toute tradition mystique). C'est pourquoi il est séduit par la thèse de Max Weber sur "le peuple paria" (6). C'est pourquoi il éprouve une certaine complicité avec cet autre peuple paria qu'est le peuple des Noirs. C'est pourquoi il se déclare "terrorisé" par le fait que, à la suite de la création de l'Etat d'Israël (un Israël dont cependant il ne peut concevoir la disparition), "nous cessons d'être ces parias absolus qu'étaient nos pères". C'est pourquoi il est déchiré par le problème palestinien tout autant qu'il l'est par le problème juif.

Juif et révolutionnaire, y a-t-il contradiction ? Il perçoit en tout cas le conflit dans un déchirement de tout l'être. Le monde juif a été habilité, depuis dix-neuf siècles, par la même contradiction existentielle : particularisme ou universalisme, l'éternelle double tentation du peuple juif sur les routes et les chemins de la terre et de la mer, entre l'égoïsme d'un groupe qui entend maintenir son identité propre et l'aspiration prophétique au salut universel. Les grands Juifs, ceux que le monde vénère, un Jésus, un Spinoza, un Marx, se sont ainsi frayé un chemin à la hache à travers leur propre peuple afin de gagner l'universalité des hommes. Qu'est-ce qui vaut mieux ? Seuls les Juifs sont ainsi déchirés : "l'universalisme est l'expression ultime du particularisme juif", énonce Cynthia Ozik (7), Pierre Goldman a tenté la difficile confrontation, sinon l'impossible conciliation.

"Je suis un Juif de l'exil, un paria volontaire", écrit-il. Il est stupéfait, lorsqu'il constate qu'un chien lui a léché les mains : "J'ai ainsi réagi. Etonnant qu'un chien lèche les mains d'un Juif". Max Weber a soutenu que les Juifs n'avaient pu qu'élaborer, non le capitalisme moderne comme l'affirmait Sombart, mais un "capitalisme paria". Goldman dit : "Mes hold-up, c'est un banditisme de paria" (définition parfaite quand on songe à la spéculation financière, généralement sanctionnée d'une manière dérisoire, bien qu'infiniment plus rémunératrice).

"Exil" est un autre mot clé. "Cet exil total dont je ressens de plus en plus la déchirure, et qui est partout le signe même de notre présence… L'exil pour nous est partout. Il doit être partout". C'est pourquoi, dans sa perspective, Israël n'est pas le contraire de la diaspora, car Israël est comme la diaspora, "un des lieux même de l'exil", peut-être même un des lieux privilégiés. Et il précise : "Je suis trop Juif pour être Israélien". Un jour l'aumônier lui annonce que, en tout état de cause, du fait de son passé de criminel (les braquages reconnus), il ne pourrait bénéficier de la Loi du Retour. "A mon amertume, se mêlait une sorte de contentement".

Dans la Kabbale, l'Exil est présenté, dans sa gradation historique, tout d'abord comme l'exil physique loin de la Palestine, puis de l'Espagne après 1492, puis comme l'exil spirituel, celui de tout homme gémissant dans la solitude lin de la Lumière divine. Aujourd'hui exil signifie pour l'homme de l'ère technologique l'expulsion des sources vraies de la nature (8). C'est dans l'exil que l'homme retrouve les rapports vrais de fraternité, l'unité et la solidarité.

Il dit et il redit : "Je sui un maudit, j'ai toujours pensé que j'étais fait pour le malheur, et que le malheur s'acharnerait sur moi ; La condamnation de la Cour d'Assises l'a à peine étonné. Il s'attendait à "perpète". C'est comme cela que, de toute évidence, cela devait finir. Mais, sur ce point, ses amis ne sont pas obligés de le suivre. Il faudra bien que, malgré et contre lui, nous le sortions de ce piège dans lequel tout le préparait à tomber. Est-ce toujours cette pulsion suicidaire qu'évoquent les psychiatres ? Tout récemment l'écrivain yiddish américain Isaac Bashevis Singer a déclaré : "les Juifs sont mus par une pulsion suicidaire. Cela apparaît dans toute leur histoire (9)".

Voilà donc l'homme, tel que j'ai essayé de le comprendre, et dans les contours que déterminent son comportement et ses propos. En cet homme les jurés parisiens ont pu voir, à juste titre, et de la plus entière bonne foi, par suite du primarisme de leur environnement culturel, l'accusé idéal, à savoir le maudit, le paria, le marginal, le gauchiste, l'étranger, l'intellectuel, le juif, en fin de compte l'hétérogène, tel que Pierre Goldman se définit lui-même, marchant les yeux aveugles vers cette condamnation qui l'attendait, et qu'il attendait, afin que l'expérience tragique fut la plus démonstrative possible. Là-dessus ces juges et jurés parisiens ne se sont guère trompés.

Mais était-ce suffisant pour passer du doute raisonné à la certitude, puis à la condamnation ? Je reste persuadé que, pour tout autre accusé, le doute raisonné l'aurait emporté.

La prison comme ascèse

La prison c'est l'univers souterrain, de la solitude et de la souffrance, de la contrainte et de l'humiliation, du rêve et du fantasme, et aussi de la fraternité vraie. Lorsque je l'attendais au parloir, il arrivait, disait-il, comme "une bête fauve" surgissant dans l'arène, attentif à tout ce qui se passait derrière la vitre. Peu à peu, il reprenait sa maîtrise et son calme. Il lui arrivait même d'être gai.

De mois en mois, au cours de ces quatre dernières années, je pus noter son évolution. Certes, il y fut aidé par les jeunes camarades qui jamais ne l'abandonnèrent, bien que ne partageant pas nécessairement ses options politiques. Il était le camarade, celui qui était tombé dans le combat singulier qui était le sien, ils avaient une obligation à son égard, un devoir de solidarité. Pendant toute la durée de sa détention, à ce jour, ils l'ont soutenu, matériellement et moralement, l'aidant de leurs versements mensuels et de leurs visites au parloir des parents et amis, derrière l'hygiaphone, où dix visiteurs, pendant vingt minutes, crient à tue-tête pour se faire entendre. Ils n'arrêteront leur aide que quand leur ami sera sorti de cellule.

Il trouve surtout en lui-même la force de caractère et la grandeur d'âme qui lui permirent de résister, malgré plusieurs crises graves qui l'amenèrent au bord du suicide.

Comment vivre en prison ? Et comment survivre ? Un homme qui a vécu pendant huit ans dans les prisons d'Afrique du Sud s'explique ainsi : "Il faut accomplir deux choses apparemment contradictoires : suffisamment s'accommoder du système pour être en mesure de le supporter sans être possédé par lui. Cela implique un équilibre entre paraître acquiescer au système et refuser de perdre le respect de soi-même (10)". Il n'empêche que tout prisonnier est soumis à un conditionnement insidieux. A plusieurs reprises à Goldman comme à un autre détenu (politique) que je vis à la même époque dans une autre prison, je posai la même question : quelle était la légitimité du droit que s'arrogeait toute société d'emprisonner les déviants ? Dans les deux cas la réponse fut sensiblement la même, à des nuances près :
- "Je conçois, me répondit-on, que la répression constitue une nécessité à laquelle aucune société ne peut renoncer. La prison est toutefois, ceci étant dit, un fait scandaleux, dans la mesure où toute société est par essence injuste.
- Alors, prison ou pas prison ?
- La prison pendant la prévention.
- Et ensuite ?
- Des sortes de villages où on mènerait une existence normale.
- Les villages seraient clôturés de barbelés ?
- Non une sorte de cordon armé, que les détenus seraient autorisés à franchir de temps à autre.
- C'est exactement, à la limite, la description d'un camp de rééducation par le travail. On sait ce que cela a donné".

Cette conversation est un exemple typique du conditionnement dont est l'objet tout détenu soumis au régime carcéral. La dénonciation par Foucault des lieux d'enfermement que constituent depuis la révolution de 89 les grandes prisons, est admirablement juste et lucide. Mais il ne dit pas comment, et par quoi, remplacer un système que tous les régimes, de l'Est comme de l'Ouest, ont adopté (11). Et si les procédés de libéralisation appliqués en France depuis un siècle (semi-liberté, liberté conditionnelle, probation, sursis, allègement général des peines) n'ont d'autre but, selon lui, que de maintenir la surveillance et la punition, aucune alternative n'est présentée, sinon la fatalité de toute existence en société.

La lutte est donc essentiellement individuelle, à l'intérieur même du système. A tout instant il faut être sur ses gardes, et combattre. A chaque instant, et chaque jour, car le régime fait pour écraser et humilier. Lutter pour obtenir le respect, refuser par exemple le tutoiement du gardien (alors qu'il est de règle entre les détenus). Se plier à la règle, certes, mais savoir s'imposer, sans outrecuidance mais aussi sans bassesse, un équilibre toujours difficile à imposer et à maintenir. Assurer son autonomie et sa liberté dans un régime carcéral fait de règles fixes et de contraintes. Il arrive même qu'il en vienne à défendre les matons :
- "On m'a proposé une fois de me faire hospitaliser à la section des grands nerveux, à la Santé. J'ai refusé. Je veux souffrir jusqu'au bout… Tout seul, tout le temps, 24 heures sur 24. Sauf en promenade, où l'on est deux. Alors on échange ses obsessions. A la limite du délire. Heureusement qu'à Fresnes, il y a les matons. A part quelques brebis galeuses, on a de bons rapports avec eux… Parfois l'un d'eux constate que le détenu a le mauvais moral. Alors il lui donne une tape sur l'épaule, lui offre une cigarette : "Allons, ne te frappe pas… ça ira mieux demain… " Tandis que, à Fleury Mérogis, il y a des suicides… Parce que, là-bas, les gardes sont invisibles".

Une fois, il a été jusqu'à me dire (mais plaisantait-il, ou bien parlait-il sérieusement ?) :
-" En fin de compte, la prison c'est comme une colonie de vacances".

Mais il plaisantait, j'en suis convaincu. Et je songeais à cette autre colonie, La colonie pénitentiaire, telle que la décrit Franz Kafka… La sentence n'est pas sévère. On grave simplement sur la peau, par le moyen d'une herse, le paragraphe de Loi violé : "Connaît-il la sentence ? – Non, dit l'officier ; il serait inutile de la lui faire savoir, puisqu'il va l'apprendre sur son corps".

Une autre fois, il m'a dit :
-"Je n'ai jamais tué.. Pas même au Venezuela".

Le problème est : comment être un juste ?

Il m'est arrivé de me demander la raison pour laquelle je m'étais si fort attaché à Pierre Goldman. Et s'il n'avait pas été Juif ? me demandai-je. Juif, comme moi-même ? Aurais-je réagi de la même manière ? Sincèrement, au plus profond de moi-même, je peux répondre que j'aurais réagi de la même manière. Les circonstances seules m'ont rapproché de lui, mais elles auraient pu tout aussi bien me rapprocher de tout autre (bien sûr, on peut m'objecter qu'il n'y a pas de hasard pur, et qu'il est toujours plus ou moins déterminé). Un soir, nous le vîmes arriver dans notre maison d'une bourgade montagnarde proche de la frontière italienne. Il arrivait directement du pays voisin, en tan-sad sur la moto rutilante de son ami Jean Crubellier, une matchless. C'était en 1964, si mes souvenirs sont exacts, un peu avant la reprise en mains de l'U.E.C.C par le parti communiste. Il était jeune, ardent, piaffant dans toutes les directions, le visage moins dur que celui d'aujourd'hui, marqué par l'épreuve. Son intelligence me fascinait. Il avait alors vingt ans.

Puis je le perdis de vue. J'appris seulement qu'il avait refusé de déférer aux convocations de l'autorité militaire, et qu'il vivait en semi clandestinité. Par la presse (j'ai gardé la coupure du Monde du 10 avril 1970, annonçant son arrestation, et aussi celle du 11 avril 1970 mentionnant qu'il avait été reconnu par trois témoins –Quinet, Trocard et Pluvinage – comme l'auteur du meurtre du boulevard Richard-Lenoir, enfin celle du 14, concernant son inculpation), j'ai appris ce qui lui était reproché. Plus tard j'exprimai le désir de le voir. Etait-ce simple curiosité ? Compassion ? Non, mais c'était comme une affection paternelle. Il appartenait à la génération de mes enfants. Il était dans la détresse, et je ne pouvais l'abandonner. Je le revis alors, à Fresnes, c'était le 16 juin 1971. C'est ce jour-là qu'il tint ce propos, qui peut-être est une clé :
"Le problème est : comment être un juste ?"

J'ai tenté de le comprendre, sans être certain d'y être parvenu, à travers ses ambivalences : patience dans les grandes entreprises et impatience dans les détails ; besoin de solitude et forte tendance à l'effusion ; angoisse et agressivité ; volonté de puissance et autodestruction ; Abel et Caïn, souffrance en prison et bonheur en prison ; enfin occultation du présent mis entre parenthèses, entre un passé fascinant et un avenir auquel malgré son imprécision, il ne renonce pas.

Au cœur de toute investigation, il y a toujours un noyau dur et indestructible. Lui seul pourrait s'en expliquer . J'ai voulu seulement exposer comment je percevais l'homme dans la vérité de mon témoignage. D'autre peuvent parfaitement avoir perçu une autre vérité.

Au sein du XIIIème siècle allemand, , Eléazar de Worms, se demande pourquoi, selon le midrash, le nouveau né reçoit de son ange gardien une chiquenaude sous le nez, ce qui l'amène à oublier totalement tout ce qu'il a pu apprendre avant sa naissance. Et il répond ainsi : "Parce que s'il n'oubliait pas, la marche du monde le rendrait fou (13)". Pierre Goldman a reçu lui aussi cette chiquenaude quand il naquit, dan la nuit des combats décisifs de juin 1944, mais il n'a pu oublier. Il n'a jamais pu oublier le drame historique que fut la destruction des deux tiers du judaïsme européen, deux Juifs sur trois, si bien que chacun de nous est un survivant. Dans sa première lettre, du 17 juin 1971, il m'écrivait : "Moi, j'ai su. Et il m'a été éternellement impossible, absolument, de vivre normalement. J'ai été coupé pour toujours de la joie d'être. Suis-je fou ou suis-je Juif ?"Alors que d'autres faisaient discours et livres (mais il a toujours fait exception pour Schwarz-Bart : "Il m'a après tout jeté sur le chemin de la violence, les souvenirs de ma mère et la vision d'Auschwitz faisant le reste"), lui a pris la charge de vivre cette expérience indicible : "Et ceux qui sont vraiment des justes prennent sur eux la souffrance pour leur génération", écrit un autre hassid de l'Allemagne médiévale (14)".

- "Le problème est : comment être un juste ?"

Peut-être est-ce dans l'hérésie sabbathienne et dans l'hérésie franquiste, si proche et cependant si distante de l'hérésie cathare, que l'on peut espérer trouver un élément de réponse (15). Puisque tarde à apparaître l'espérance même du salut, puisque la marche de l'Histoire est inexorable, et qu'elle manifeste l'impuissance de l'homme à changer l'ordre du monde, il convient de dégager d'autre modes d'action. Puisque le grain de blé doit pourrir en terre avant de germer, les gestes et les pensées des hommes doivent également pourrir afin que puisse germer la Rédemption. C'est ainsi que le Tarlud énonce : "Le Fils de David viendra en un temps, ou complètement innocent, ou complètement coupable". Cela signifie : puisque nous ne pouvons tous être des justes, soyons tous des pécheurs. Et, avant d'apparaître dans sa gloire, le Messie devra au préalable accomplir une route solitaire, "de l'autre côté du monde" (sitra hara), dans le royaume du mal. Car seul le mal peut combattre avec le mal et le vaincre : "Nous devons tous descendre dans le royaume du mal, afin de le vaincre du dedans". Au cœur de cette doctrine, il y a la notion que le mal au sein de la création a sa source et sa cause dans une faute divine. C'est Dieu lui-même qui, par suite d'une erreur, se trouve en exil : et c'est à l'homme qui, par suite d'une erreur, se trouve en exil : et c'est à l'homme de mettre fin à cet exil en parachevant la création.

Il est écrit dans un psaume : "Au fond de l'abîme, je t'invoque". Cela signifie, selon le Zohar, non pas : "Du fond de l'abîme où je suis, mais : "Du fond de l'abîme où Tu es…".

Est-ce que Pierre Goldman perçoit tout cela ? J'en eus le soupçon quand, au cours de ce dernier été, il me demande quelques textes sur le sens de l'hérésie sabbathienne et franquiste, et sur "l'abîme dans lequel nous devons descendre". Il a écrit aussi ceci : "En 1971, j'ai appelé Dieu, le Dieu d'Israël. Il n'a pas répondu". Même (et surtout) si ce fut là de sa part un moment de faiblesse, le fait vaut d'être noté.


Rien n'étonne plus de notre époque. Le symbole même de notre Justice n'est plus, comme nous l'avons toujours pensé, la balance (juste ou fausse), c'est essentiellement le juge aux menottes, tel qu'il apparaît désormais dans le spectacle étonnant du président de la 17ème chambre correctionnelle, tendant, avec une totale soumission, ses mains aux menottes que lui présente un accusé qu'il se préparait à juger. Et le plus étonnant fut encore l'unanimité de l'approbation, à la fois de la presse et de tous les syndicats professionnels concernés (y compris le vertueux syndicat de la magistrature, ô scandale). Tout ce monde battit des deux mains (encore libres de toutes menottes) devant le courage, l'intrépidité et le sang froid de ce magistrat, accomplissant ainsi le rite même d'une parfaite désacration.

Dans le comité justice pour Pierre Goldman, qui s'est créé dans la nuit même du verdict (et qui fut ensuite dissous, à la demande même de Pierre Goldman, parce qu'il ne voulait pas être "une célébrité", ni "un objet", et qu'il entendait demeurer "un homme de l'ombre"), toutes les motivations étaient représentées il y avait ceux qui entendaient profiter de la circonstance pour s'attaquer à l'appareil de la justice ; ceux qui ne percevaient que l'urgente nécessité de quelques réformes de détail (par exemple le mode de désignation des jurés, afin que le jury fut plus représentatif) ; ceux qui estimaient que, selon les débats, tels qu'ils étaient assez exactement relatés par la presse (et les assises sont soumises à une procédure essentiellement orale et publique), la preuve n'avait pas été rapportée qui fut de nature à éliminer toute espèce de doute ; ceux enfin qui avaient la conviction de la parfaite innocence de l'accusé.

Pierre Goldman m'en voulut longtemps, j'en suis certain, du "doute raisonné", que je manifestai tout au début, après la connaissance que j'eus de quelques rares éléments du dossier : "Vous raisonnez comme un juge de province". Il ne me le dit pas, mais je suis certain qu'il a dû le penser. Mais au fur et à mesure du déroulement des débats le "doute raisonné" devenait certitude et conviction d'innocence. Un jour, quand il le voudra, et au moment qu'il aura choisi, la vérité éclatera totalement.

Je ne sais pas comment décidera la chambre criminelle de la Cour de cassation. Je ne sais pas non plus comment, en cas de cassation, réagirait la Cour de renvoi (imaginons seulement le procès renvoyé devant le Cour de Riom). Mais pour nous, quelle que soit notre motivation notre devoir est clair, à nous qui ne sommes ni le pouvoir, ni l'instrument du pouvoir. Il est de manifester notre présence, et d'exprimer notre aide à notre camarade, notre ami, notre proche, qui, par sa faute ou par la nôtre, par son fait ou par notre fait, se trouve, non dans le lieu de la loi, mais dans le lieu même où, au sein du mal, germe l'espoir.
W. Rabi

P.S. : Ce texte fut rédigé avant la publication de Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France (Seuil). Dans ce livre je retrouve la plupart des images fortes que Pierre Goldman avait imprimées en moi. L'ouvrage a provoqué une profonde émotion dès sa sortie. Le premier objectif était d'opérer une démonstration : faire la preuve de l'inanité de l'accusation, démonter le mécanisme d'une erreur judiciaire, et d'établir l'innocence d'une manière objective . Ici le but me semble avoir été atteint. Et l'on ne peut que regretter l'erreur qui fut commise dans la conception même de la défense (tant de la part de l'accusé lui-même que de celle de ceux de ses avocats qui eurent droit à la parole). Mais peut-être était-ce cela même que recherchait Pierre Goldman, qui entendait mener l'expérience à son terme.

Après le verdict, il m'écrivait : "Je veux vivre". De là, ce livre : mémoire, contre-interrogatoire, confession, auto-analyse, métaphysique, ascèse et finalement catharsis.

A ceux qui s'étonnent de sa complicité avec le crime (les trois opérations de hold-up, reconnues, avouées, assumées), il explique que ce fut là une voie indigne des idéaux qui avaient hanté son adolescence : "Je m'y étais plutôt puni de n'avoir pas été mon père, partisan de d'avoir pas été Marcel Rayman, de n'avoir pas lutté aux côtés de Che". Né le 22 juin 1944, en plein de bataille de la Résistance, trop tard ou trop tôt ; le destin n'est jamais celui que l'on désire.

Et ceux qui l'ont connu dans les années avant les faits, et qui s'étonnent d'une telle affirmation de judéité, il répond : "Je crois que j'ai toujours su que j'étais simplement un Juif polonais né en France". De là, ce sentiment aigu d'extranéité, au sein de la nation française (dont il écrit la langue mieux qu'une autre), au sein du peuple juif (peuple-paria auquel cependant il s'identifie), et au sein même de la condition humaine (où il se sent exilé) : "J'étais seulement un juif exilé sans terre promise. Je n'avais pas de patrie, pas d'autre patrie que cet exil absolu, cet exil juif diasporique".

Il n'y a pas eu, à ce jour, que des éloges. Il y eut des réserves, qui finiront par apparaître un jour. Ce n'est pas de la droite que le coup est venu, mais du côté de communistes juifs, procédant à l'habituel amalgame : gauchisme et criminalité, lumpen et fascisme. Les querelles de famille sont toujours les plus atroces.

Mais il reste la fidélité des camarades de sa génération, qui ne consentent pas à l'abandonner ; il reste l'adhésion de ceux qui l'ont lu, compris et aimé, et qui finiront bien par l'arracher, au besoin malgré lui et contre lui, à la fascination qu'a exercée sur lui cette "nuit réclusionnaire… comme un gouffre qui lentement m'aspirait".
W.R.

  1. Robert Buckhout, "Eyewitness Testimony", Scientific American December 1974.
  2. A rappeler qu'en 1942, lorsque furent créées quatre unités FTP dans la région parisienne, le deuxième fut appelé détachement juif, au motif suivant : "Cela est nécessaire afin de conserver le peuple martyr, pour démontrer au monde que les juifs, comme tous les autres peuples, ont le droit à la vie et au bonheur" (David Diamant, Les Juifs dans la Résistance française, Pavillons, 1971 p.34). Annie Kriegel, en une belle formule, note que durant la guerre le parti communiste français représentait, pour les juifs immigrés, "une souterraine patrie, la seule forme, survivante et accessible pour eux, de la patrie qui les a reniés et rejetés" (Communisme au miroir français, Gallimard, 1974, p.167).
  3. Les citations que je fais de Pierre Goldman, sont soit des propos tenus par lui sont des extraits de ses lettres.
  4. Michèle Firk, Ecrits réunis par ses camarades, Losfeld, 1970.
  5. Voir Philippe Ganier-Raymond, L'affiche rouge, Fayard, 1975, et Une certaine France : l'antisémitisme, 1940-44, Balland, 1975.
  6. Max Weber, l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Plon, 1964 ; du même le judaïsme antique, Plon, 1971.
  7. Cité par Commentary, NY, février, 1975, p.74.
  8. Gershom Scholem, Les grands courants de la mystique juive, Payot, 1950 ; du même, le messianisme juif, Calmann Lévy, 1973.
  9. Jerusalem Post weekly, 8 juillet 1975. On trouve cette même suspicion chez Max Ghilan quand il évoque ce qui résout le conflit israélo-palestinien, soit une influence déterminante de la Diaspora sur Israël afin de l'amener à un compromis, soit une guerre qui ferait de 30 à 40.000 morts et blessés juifs (Israël et Palestine, juillet 1975).
  10. The observer, Londres, 19 mai 1974.
  11. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
  12. Isaac Babel, contes d'Odessa, Gallimard, et Cavalerie rouge, Gallimard.
  13. Cité par Scholem, les grands courants…, p.106.
  14. Idem, p.120.
  15. Outre Scholem, cité voir S. Shahar : "Le catharisme et la cabale", Annales, septembre-octobre, 1974.

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