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Saint Goldman
L'Arche n°248, novembre 1977
Article d'Arnold Mandel
Retranscription de Christine Artus

Accusateurs de Dieu, révoltés et blasphémateurs. Violence amère et pessimisme. Tout un courant ténébreux circule à travers le Talmud et la Cabbale. Une tradition authentique, masquée par le conformisme vertueux et le judaïsme bien-pensant. Pierre Goldman - et ses projections littéraires - se rattache-t-il à cette galerie de pêcheurs de la foi ?

Sur les tombes juives de simples gens, de ceux dont on ne peut pas dire qu'ils étaient des puits de science ou des génies merveilleux ou des héros et des martyrs de la foi, on met d'ordinaire en épitaphe : Iche tam veyachar yochev ohel. "C'était un homme entier et droit, il demeurait sous sa tente". Cet éloge du paisible et du casanier répond évidemment à un idéal juif, une idéalisation du climat tempéré des mœurs et du sort. C'est l'une des dimensions d'une ontologie morale juive. Ce n'est pas la seule. Dans la galerie des portraits de l'Histoire juive assortie de légendaire, se profilent des figures d'arpenteurs de la contre voie, de contestataires de l'ordre établi, de chargés de mission, réticents et protestataires, comme le prophète Jonas - de récitants de l'absolu désespoir, comme Job clamant : "Mes yeux ne reverront pas le bonheur".

D'Elicha ben Abouya au rebbé de Kotzk

Pourquoi un maître du Talmud dissident et se retranchant dans un athéisme de désespoir de cause ("il n'est pas de Loi et il n'est pas de Juge") comme Elicha ben Abouya - dit Aher, "l'autre" - est-il resté dans la mémoire du peuple, non pas comme un repoussoir spirituel ou moral, mais comme un signifiant énigmatique et redoutable ? Pourquoi, en plein dix-huitième siècle, des rabbins érudits et piétistes étaient-ils encore des adeptes secrets de Sabbataï Zevi, le réputé faux Messie de Smyrne, pécheur ostensible puis apostat ? Pourquoi le rebbé de Kotzk, figure de proue du hassidisme, dans la clameur ce sa conscience malheureuse, infirma-t-il le satisfecit que, dans Genèse 1-19, le Créateur s'accorde à lui-même : "Dieu vit que cela était bon", en s'écriant : "Le monde pue !".

Un enseignement de prudence

La morale positive et optimiste qui commande l'orthopraxie juive, en y voyant la condition du bien-être et du bonheur, n'est qu'un aspect – le moins original – d'une religiosité exotérique qui s'adressant à une humanité de tout venant ne peut pas se passer de ce que l'on qualifie en économie de "stimulant du profit". Dans cette perspective, l'exhortation de vivre en conformité avec la loi et dans l'ordre, de ne pas dévier de la "voie droite" ne revient qu'à un enseignement de prudence. Il ne convient certes pas de le dédaigner avec hauteur. Car, à partir de son exiguïté même dans le judaïsme, il fut souvent transcendé : générateur d'une énergie opiniâtre dans la maintenance et même d'esprit de sacrifice et d'héroïsme. Cependant, la typologie humaine en adéquation avec ces directives, avec cette morale et cette moralité, le Juif tout vertueux et vertuiste, même si, ici et là, il manifeste encore ces qualités en leur signification juive, n'est pas à lui tout seul en sa droiture suffisamment représentatif de l'être juif du présent pour en constituer le modèle ou le centre de gravité.

Des phénomènes individuels et même collectifs de "judéité" affirmée et cependant déviante par rapport à la convenance et à la morale courante se précisent dans le comportement aussi bien que dans l'expression littéraire. Et il ne s'agit pas de modalités fortuitement juives de pratiques "permissives" au goût du jour, ni non plus d'une articulation juive d'un nihilisme de mal de jeunesse, c'est plus essentiellement juif que cela. Il y a peu, la presse, sans trop s'y étendre – de crainte d'être suspectée d'antisémitisme - fit état de procès de trafiquants de drogue en Allemagne de l'Ouest où les accusés – une bande organisée – étaient des israéliens. Il n'y eut évidemment pas de la part des inculpés de déclarations nettes motivant leurs actes par des raisons juives. Comme, par exemple, le sentiment de vengeance contre les Allemands. Cela aurait nui à leur cause et ils cherchaient à s'en tirer aux moindres frais. Mais toute l'atmosphère bizarre et trouble de ces assises indiquait que les prévenus s'étaient sentis en leur transplantation dans une sorte de zone franche morale, en vacance de légalité, in partibus infidelium et que le motif : laassoth nekama bagoim ("de prendre vengeance des gentils") agissait au moins de manière subconsciente. Le recours ou la résolution de vivre désormais hors de la loi, de la respectabilité bourgeoise et contre elle avait déjà été le fait de groupes de rescapés juifs des camps d'extermination demeurés dans l'Allemagne des "zones" après la guerre. On les rencontrait dans les ruines de Berlin, s'adonnant à des activités lucratives qui n'avaient rien de "catholiques", ni davantage de "casher". Ils ne se croyaient plus d'obligations morales (1).

D'autres exemples de déviance juive contemporaine et caractérisée par rapport à la norme de moralité pourraient être cités, et avec une autre ponctuation que celle, conventionnelle et bêtifiante, de la graine et de l'ivraie. Mais, inutile de prolonger puisque nous avons dans ces dimensions l'exemple et le témoignage pathétique d'un Pierre Goldman.

"Le tueur fou"

J'ai lu le second livre de Goldman : L'ordinaire mésaventure d'Archibald Rapoport (éd. Julliard) et je n'ai pas l'intention d'en parler en termes de critique littéraire. Peu importe en l'occurrence le style, le degré de maîtrise du moyen d'expression – remarquable à vrai dire – de l'auteur des Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France (Ed. du Seuil). Il n'y a pas lieu non plus d'extrapoler sur son avenir. Dans le Monde, M. Poirot-Delpech lui prédit une carrière de professionnalisme littéraire, ce que je ne crois pas du tout. Mais là n'est pas la question.

Ce que je perçois à travers les fantasmes homicides de cette fiction à l'humour de potence, c'est une conscience juive en donnée immédiate et constante, exactement comme chez les Juifs pas du tout assimilés, les ghettoïques, les intègres, mais en mutation ou inversion de signes ou le "celui qui bénit" (Micheberah) devient "celui qui maudit". Et cette malédiction proférée, assumée, exaucée dans l'invective et le blasphème, transcende la révolte policée même quand elle manie le pavé, voire l'explosif avec son hinterland de projet de monde meilleur et de rédemption planifiée. Les éléments de mythologie révolutionnaire qui, dans le premier livre du convict Goldman, sont encore légende dorée et stimulant recours de l'espoir, ici se défont déjà dans la dérision de la carence évidente et de la vaine illusion, tout à fait dans et selon l'air du temps dont les indicatifs ne sont peut-être pas encore franchement contre-révolutionnaires, mais assurément post-révolutionnaires, liquidateurs et "révision déchirante".
Archibald Rapoport, le personnage de l'ordinaire mésaventure tue, dans le Paris de nos jours, quatre policiers, deux magistrats et un avocat. Il est le "tueur fou" et à chacun de ses meurtres il dépose auprès de sa victime un "olisbos", phallus factice. Ce symbole sexuel doit être à la fois un hommage et un outrage, une offrande et une épigramme ou une dédicace. Le monde atroce, inhumain et absurde dans lequel le "tueur fou" se débat et opère, manque, en dépit de sa violence, de virilité et, dans son exhaustif désespoir, le spécifique homicide protestataire procède lui encore d'un élan viril, autrement dit, vital.

Le "tueur fou" agit en tant que Juif, ès-qualités, même s'il n'assortit pas ses exécutions de verdicts nettement formulés dans ce sens. Du reste, ce verdict est quand même énoncé à travers le jugement de valeur : "Auschwitz, figure centrale de l'histoire juive, est l'ultime accomplissement de la civilisation occidentale, la preuve absolue de l'absurdité du concept de civilisation judéo-chrétienne". La connaissance de l'extermination du peuple juif de la Diaspora européenne fonde l'être d'Archibald enfant. Le Kaddich consécutif est son "chant des partisans" de soliste…, "enfin il couvrit sa tête et écouta le chant pour les millions de Juifs assassinés, El Molé Rahamim. Liouba avait ordonné qu'il l'écoutât deux heures de temps".

Il y a dans cette projection du "vengeur" sommaire et brutal à la manière de ces jeunes Israéliens de 1945 qui voulaient mitrailler tous les Allemands à portée de leur F.M. Il y a l'horreur et la haine de la croix, rageusement "obscénisée" : "Archibald regardait sa verge, elle avait pris l'horrible figure d'un crucifix qu'il arrachait avec fureur sans aucune douleur" ; climat tendu, farouche et de hâve désespoir de zélotes et de Massada aux calendes de Che Guevara et de la bande de Baader. Rappel indirect et réactualisation de l'inadmissible devise "Tov chebagoim harog" "le meilleur des goïm (païens) tue-le", et en l'occurrence, ce meilleur, ce très excellent "goï" à trucider n'est personne d'autre que Hegel qui genuit Marx.

Dans la tradition

Vu de profil et vu de face, dans sa détermination et dans sa démarche de somnambule, la figure du rêve éveillé et sombrement agité de Pierre Goldman, est un "tueur de goïm" un peu à la manière des "ladies killers", tueurs de dames du folklore de roman et de films policiers de facture britannique avec aussi ses aspects cocasses, mais en plus, le savoir amer et mortifiant d'un docteur doloris causa.

On peut sans aucune exagération ni sollicitation de textes situer cette véhémence exaspérée, ce refus radical du monde tel qu'il est, aggravé de celui d'espérer un changement fondamental ("Le Messie ne viendra plus", dit Archibald, un maître du Talmud a dit littéralement la même chose), dans une tradition juive, celle de la conscience malheureuse non pas en quête de réconfort mais au contraire de la confirmation de ses ténébreuses données. Cette captivité peut, à la limite, envisager comme lointaine issue un fulgurant avènement eschatologique. Mais, en attendant, retentit la clameur du de profundis et non pas le cantique de l'Alléluia.

Cet univers que révèle et sonde la Kabbale de "la brisure des vases" et qui se reflète même dans certaines élégies entrées dans le rituel, c'est en plus exaspéré, en plus haletant, celui de la vision de Pierre Goldman, une orientation du regard, profondément, douloureusement juif. Que cela ne corresponde absolument pas à nos aménagements pratiquement nécessaires de la saisie du judaïsme, à nos optimismes de commande, nos humanismes et humanitarismes de pétition de principe, nos positivismes, progressismes et constructivismes, c'est l'évidence même. Goldman les ravage en contempteur. Mais le contempteur c'est l'Aher, c'est "l'autre", Elicha ben Abouya en perte de Dieu, celui que le pieux et savant Rabbi Méir, son disciple, escortait à pied le jour du sabbat quand le rebelle, violant ostensiblement le commandement, excursionnait à cheval ; cheminant de conserve avec le cavalier, Méir puisait dans son enseignement nihiliste de réfractaire la dimension d'une vérité sinon la vérité tout entière.

(1) Que l'on me permette à titre illustratif, à ce sujet, une auto citation, extraite de mon roman le Périple. C'est un personnage appelé "Khrouchtchev" qui parle : "Ils incarnent avec une grande authenticité le monde sans Dieu. Ils sont honnêtes. Ayant quitté Dieu et Dieu les ayant abandonnés, ils ne sont pas allés vers d'autres dieux... Ils ne le savent pas, mais ce sont les seuls qui perpétuent et commémorent en leur âme souillée, le souvenir de notre mort souillée. C'est à eux que sera dédié mon livre : "Aux invalides de la grande guerre qui n'ont pas jeté leurs béquilles mais s'en sont fait une arme pour se procurer des vivres". ("Le Périple", page 76, Editions Fayard).

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