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15 000 personnes sans pancarte, banderole ou mot d'ordre
Libération, 28 septembre 1979
A.L.W. et D.C.
Retranscription de Christine Artus

15h00. Les premiers arrivants restent à distance, assis sur la murette qui court le long du métro aérien, accoudés à la barrière qui cercle l'Institut médico-légal, séparés par un grand espace du fourgon mortuaire et des gerbes de fleurs. Sur un petit panneau, une vieille photo de Pierre Goldman, vendant "Avant Garde" dans les années 60 sur le Boul'Mich, ce sera la seule du cortège. Les cars de CRS stationnent encore loin dans les avenues avoisinantes.

15h35. Violant les assurances données par le Préfet de Police, quatre cars de CRS, un engin bull et deux command-cars prennent position à proximité de l'institut. Deux pelotons de CRS se mettent à fouiller les sacs de ceux qui sont présents. Il faut l'intervention des amis de la famille exigeant une liaison radio avec le Préfet de Police pour que les policiers se retirent pour prendre progressivement position à tous les carrefours du quartier.

15h45. Un groupe de CRS filtre la sortie du métro "Quai de la Rapée", ouvrant les sacs et contrôlant les identités. Ceux qui ne partent pas assez vite sont repoussés par les boucliers en plexiglas. Quelques personnes refusant la fouille en dehors de la présence d'un officier de police judiciaire provoquent l'intervention d'un commissaire. Ce dernier donne l'ordre d'abandonner les contrôles d'identité et de se limiter aux sacs. Les policiers échangent des remarques acerbes, parfois provocatrices peut-être aussi d'inquiétude devant les flots ininterrompus et tranquilles qui sortent du métro. Il doivent reculer pour les laisser passer.

16h10. Ils abandonnent le contrôle des sacs, mais enfilent ostensiblement leurs manchons bleus et lacent leurs gants de cuir.

16h15. La circulation se bloque progressivement, des milliers de personnes ont envahi le quai.

16h20. La foule s'ébranle derrière le fourgon. Silencieusement, sans pancarte, banderole ou mot d'ordre. Elle occupe toute la largeur de l'avenue Ledru-Rollin, déborde sur les trottoirs. Sans ordre, tranquillement. Il lui faut un peu plus de dix minutes pour s'écouler totalement. Ils sont bien dix mille. Beaucoup plus que vendredi dernier. Il y a quelques bouquets de fleurs : cette jeune femme promène le sien depuis ce matin, la rose commence à se flétrir. "Je voulais faire quelque chose. Je n'avais jamais entendu parler de Pierre Goldman avant ce que j'ai lu depuis une semaine dans le journal. Ça devait être quelqu'un de très attachant".

Les groupes de passants se figent sur les trottoirs. Les questions des enfants restent sans réponse. "Qui c'est ?" Les adultes n'en savent pas toujours plus : "Ça doit être celui qui a été tué la semaine dernière".

Ceux qui ont dû, à regret, abandonner banderoles et slogans dans leurs placards se rattrapent sur les tracts : l'UCF appelle à "édifier la force qui écrase les assassins", les permanences anti-expulsion à "transformer la révolte en force" et de vagues "militants révolutionnaires" s'en prennent à tout le monde, aux anciens militants, à l'extrême gauche, et à la communauté juive "qui n'a pas le droit de pleurer sur un nouveau martyr, puisque de son vivant elle n'avait rien à foutre du sens du combat de Pierre".

Le flot grossit à partir de la place Léon Blum avant de passer difficilement l'étranglement de la rue de la Roquette. Un petit groupe de juifs polonais murmure "Ça recommence"... Derrière on se tait ou on parle de Goldman. Une image composite, ni héros, ni martyr : "il déconnait, d'accord, mais quand même"...

Une foule très nombreuse attendait devant le Père Lachaise ou dans l'allée centrale. Il y a maintenant 15 000 personnes. Derrière les cars de CRS qui suivent de près la fin du cortège, ceux qui n'ont pu sortir plus tôt de leur travail pressent le pas pour rejoindre ceux qui attendent déjà d'entrer dans le cimetière.

17h15. Le cimetière du Père Lachaise n'a pas son allure habituelle : des gens sont juchés sur les murs d'enceinte, attendant. En bas, des groupes de juifs polonais sont recueillis. Assis sur une tombe, un jeune homme aux cheveux longs se fait interpeller par un gardien : "Vous n'avez rien à vous mettre ? Vous n'avez pas honte de venir à un enterrement torse nu ?" "Non". Le cortège passe l'étroite porte et se dirige vers le "caveau dépositoire de la ville de Paris", un caveau provisoire.

17h30. Le cercueil s'engonce avec un horrible grincement de chaînes, la famille est bousculée. On étouffe.

Doucement, très doucement, une percussion de bongos, puis de tumbas, monte. Des Antillais frappent dans leurs mains. Azuquita, l'ami panaméen de Pierre Goldman, se met à chanter estoy contigo mi amigo. Il pleure. Te quieremos, Pierre Goldman. Le silence et la musique autour de la tombe, pendant un court moment. Azuquita s'effondre, la musique s'arrête. Me duele el alma, mon âme me fait mal. Et un dernier rythme : mucha salsa para ti...

Curieusement, la foule ne bouge pas. Autour du caveau ouvert on se tient immobile. Un musulman prie, des juifs à calotte se succèdent pour quelques versets et déposent des cailloux selon la tradition. Des fleurs circulent de main en main parce qu'on ne peut pas s'approcher. Un loubard endimanché jette ses bagues au milieu des fleurs.

La foule est toujours là, pétrifiée. Partout, sur les tombes, on reste debout. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir essaient de se dégager, difficilement. Sartre sera pris de malaise et devra s'étendre.

18h30. Le défilé devant la tombe continue. On prie parfois. Ou on ne prie pas. "Mucha salsa para ti, Pierre Goldman", disent ses amis.

19h00. Deux pavés sont lancés sur le boulevard, mauvaise répétition d'une époque qui est terminée, à peine remarquée par ceux qui sortent.

Des Juifs, des Antillais, des gens de gauche, des militants, des "voyous" aussi, des musiciens et des amis... Une foule mêlée. Une foule métissée. Une foule dont la force d'expression se prouvait plus par le silence que par l'habituel décorum des cérémonies funèbres. Une foule qui était venue simplement avec son émotion sans les signes extérieurs de la politique ou de la religion. Pierre Goldman n'était le héros d'aucune cause mais l'amoureux de plusieurs d'entre elles.

Manifestations en province

Grenoble : slogans anti-racistes
Plusieurs centaines de personnes ont défilé hier soir dans le centre de Grenoble pour protester contre l'assassinat de Pierre Goldman. La manifestation qui était appelée par la LICA, le MRAP, le Cercle Bernard Lazare, le PSU, la Maison des Femmes et les organisations d'extrême gauche s'est déroulée jusqu'à 19h aux cris de "Fascistes, racistes assassins" et "contre le fascisme auto-défense ouvrière". Le défilé, sans incident, s'est conclu sur les habituels appels à l'autodéfense ouvrière.

Marseille : quelques centaines sur la Canebière
Derrière une immense banderole noire "Goldman assassiné" et "Halte au terrorisme fasciste", quelques centaines de personnes ont défilé sur la Canebière vieux-port pour rejoindre la préfecture. Malgré des consignes de silence, en queue de la manifestation, quelques porteurs de drapeaux rouges ont lancé des slogans "Goldman assassiné, flics fascistes" et chanté "L'Internationale".

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