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De l’antigang à la criminelle Commissaire Leclerc Plon, 2000 Retranscription de Philippe Calvet

Chapitre 5, pp 45-76 : Goldman

J'ai vécu la fronde étudiante aux premières loges du Quai des Orfèvres, jusqu'où parvenaient les échos des échauffourées du Quartier latin et l'odeur âcre des gaz lacrymogènes. Gustave Jobard avait succédé à Maurice Bouvier à la tête de la Brigade criminelle. Ancien chef de la brigade de répression du banditisme, il incarnait la force tranquille et le bon sens, avec un style tout en rondeur. Lorsqu'une affaire s'enlisait, il dénichait souvent le renseignement providentiel qui relançait l'enquête. Jobard avait la baraka. Il était proche des hommes, proche de ma famille. Sa disparition a laissé un vide.

Avec lui, je me rendais fréquemment sur le Boul Mich' où avaient lieu les affrontements avec les étudiants. Nous y rencontrions parfois Maurice Grimaud, le préfet de police, qui venait prendre la température incognito. La situation paraissait surréaliste : les violences se reproduisaient jour après Jour, avec des forces de l'ordre mobilisées de façon mécanique. On aurait dit un film diffusé en boucle. Comme si le désordre s'installait dans la routine. Ce que de Gaulle qualifia de chienlit.

Jobard et moi avons assisté en spectateurs au défilé anti-gaulliste du 13 mai qui empruntait le boulevard du Palais, en direction de la rive gauche. Un autre lui répondra, en sens inverse, sur les Champs- Elysées, le 30 mai, au cri de “Vive de Gaulle !”

Le 16 juin, la Brigade criminelle a participé à l'évacuation de la Sorbonne, pour opérer les saisies. Une moisson pittoresque de portefeuilles volés, de barres de fer, de matraques, de casques et de couvercles de poubelle destinés à faire office de boucliers. Aux grandes heures des barricades, cet attirail de péplum était l'apanage d'une poignée d'illuminés qui composaient le service d'ordre des manifestants. Ils se faisaient appeler les Katangais, en souvenir de leurs prétendues campagnes comme mercenaires en Afrique.

C'est dans cette mouvance qu'a évolué, un temps, Pierre Goldman. Il n'a campé qu'un soir dans la Sorbonne occupée... armé d'un pistolet et la tête remplie de funestes projets. On l'appelait Pierrot le fou. Il le reconnaîtra lui-même : “Je connaissais quelques militants très impliqués dans la conduite des combats étudiants. J'allai voir l'un d'eux, il appartenait au Mouvement du 22 mars, et je lui proposai une action armée [...]. A cette violence surprenante, le gouvernement opposerait une réponse militaire et la situation en serait bénéfiquement aggravée, radicalisée [...]. Je fus regardé comme un fou” (1). Il avait alors vingt-quatre ans.

Goldman est né à Lyon, de parents juifs, en pleine Seconde Guerre mondiale. Son père était chef d'un groupe de partisans. Sa mère, polonaise, appartenait également à l'armée des ombres. Le récit de leurs exploits développera chez lui le complexe de ces êtres obscurs qui veulent à tout prix entrer dans l'Histoire.

De son adolescence chaotique, on retient qu'il fut scout chez les Éclaireurs de France ; qu'il aimait le sport, le français, l'histoire ; qu'il détestait les maths et qu'il fut exclu de plusieurs établissements. Il a été élève au lycée Lakanal à Sceaux, celui où Alain Fournier, pensionnaire, écrivit “Le Grand Meaulnes”. Il obtient son baccalauréat, sans gloire. Pour cet écorché vif, l'Université va devenir une tribune.

En 1961, il adhère au Front universitaire antifasciste. En 1962, à la Sorbonne, on le retrouve à l'Union des étudiants communistes. Actif, bagarreur, adepte du karaté, il sera l'un des gorilles pensants de ce mouvement, avant de rejoindre les trotskistes des Jeunesses communistes révolutionnaires. L'heure du service militaire approche. Il est déclaré apte, mais il choisit la vie clandestine. Enfin la résistance !

Déclaré insoumis le 1er novembre 1966, il se réfugie d'abord chez sa mère en Pologne durant huit mois. De crainte d'être retrouvé, il passe en Belgique puis en Hollande. Pendant ce temps, il continue à œuvrer pour la cause du peuple, sans illusions sur les chances de succès des révolutions d'amphithéâtre. Las des querelles idéologiques qui animent les chapelles de l'extrême gauche européenne, il décide de prendre du champ pour passer à l'action. Ce sera l'Amérique latine et ses conflits armés. Depuis longtemps, l'expérience castriste le fascinait.

Au cours d'un premier périple un peu tortueux qui le conduit du Mexique aux geôles des États-Unis, il passe par Cuba où il suit un entraînement à la guérilla. En 1967, il gagne le Venezuela, où il participe aux combats des guérilleros de Douglas Bravo. Suit l'intermède de mai 68, cette “révolution de papier mâché” qui le laisse sur sa faim. Il retourne alors dans sa jungle vénézuélienne. Là-bas, ses frasques l'auraient-elles mis en péril ? Le 1er octobre 1969, le voici de retour à Paris. Nos routes vont bientôt se croiser.

Une flaque écarlate

19 décembre 1969. La Bastille se pare de ses habits de fête. Sur le terre-plein central du boulevard Richard-Lenoir, une foule bigarrée se presse autour des auto-scooters et des stands de tir des forains. La scène baigne dans la lumière des guirlandes bariolées et l'odeur sucrée de la pâte à beignets.

Au comptoir du Jean Bart, à l'angle du boulevard, Gérard Quinet, un robuste gardien de la paix de vingt-deux ans qui vient de quitter son service, sirote une petite mousse avec sa cousine Christiane. Ils devisent dans le brouhaha ambiant. Soudain, un couple affolé déboule dans le café, le souffle court.

- Un type armé est en train d'attaquer la pharmacie d'à côté ! s'exclame le mari. Il faut appeler du secours !

Quinet se précipite vers le lieu de l'agression. Il est en tenue civile, sans arme. Dans sa course, il entend distinctement claquer plusieurs coups de feu. Impression furtive : il lui semble qu'un homme fait le guet devant la pharmacie. Il le dépasse, pénètre dans l'officine : un individu est en train de vider son chargeur sur une femme à terre. Surpris, celui-ci relève la tête, le vise, l'apostrophe :

- Ne bouge pas, ou je te tue !

Le tireur contourne ensuite le comptoir et se rue vers la sortie, une sacoche à la main. Quinet le dévisage. Lorsque l'agresseur arrive à sa hauteur, il tente de le retenir par un bras. En vain. L'individu se dégage vigoureusement et gagne le trottoir. D'un bond, le policier le rattrape et tente de le ceinturer. Mais comme une anguille, le tueur lui glisse à nouveau entre les mains. Quinet le poursuit, jusque sur le terre-plein central du boulevard. Cette fois, il l'agrippe solidement par le col de sa gabardine. Tous deux tombent à terre. Dans la lutte, le criminel perd sa sacoche. Son arme aussi. Et puis tout bascule.

Une déflagration sourde retentit. Le jeune gardien de la paix s'affale, touché à l'estomac : son adversaire possédait une deuxième arme qu'il cachait dans la poche de son imperméable. Le tireur esquisse un dernier geste pour faire lâcher prise au jeune policier qui, même blessé grièvement, le retient encore par un pan de son imper. Il ramasse ensuite sa serviette en cuir noir, son premier pistolet éjecté dans le corps à corps, et repart en courant en direction de la place de la Bastille. Aux passants venus le secourir, Quinet lâche ces quelques phrases : “Le fumier, il m'a eu ! J'ai une balle dans le ventre. Je suis foutu ! C'est une sorte de mulâtre”. Il est 20 h 15.

A ce moment précis, Roland Aubert, le mari d'une des préparatrices de la pharmacie, gare sa voiture sur le boulevard. Comme chaque soir, il vient chercher sa femme à la sortie du travail pour la ramener à la maison où ils doivent retrouver leur petite Florence, âgée de vingt- huit mois. En entrant dans l'officine, cet époux prévenant, vernisseur de profession, va découvrir l'horreur.

Il entrebâille la porte. Surprise ! le système de sécurité se déclenche. Assourdi par l'alarme, il avance jusqu'au comptoir. Première vision : des pieds qui apparaissent dans l'entrée de l'arrière-boutique. Ce sont ceux de Mlle Delaunay, la pharmacienne, une femme de soixante ans. Elle est étendue sur le dos, son manteau entièrement boutonné, un foulard noué autour du cou. Inanimée. Roland Aubert contourne le comptoir. Et c'est le second choc : sa femme est là, qui gît sur le sol. Elle porte les gants de cuir et le trois- quarts en laine à carreaux noir et blanc qu'il vient de lui offrir.

Croyant déceler une vague odeur d'oxyde de carbone, il pense d'abord qu'il s'agit d'une asphyxie. Mais arrivé dans l'arrière-boutique, il aperçoit la tête ensanglantée de Mlle Delaunay qui baigne dans une flaque écarlate. Et toujours cette sonnerie assourdissante. Tout près, un homme est étendu dans une mare d'hémoglobine. Il respire encore. Du sang s'écoule de son visage par saccades, au rythme des battements de son cœur. Le pauvre M. Aubert croit défaillir. Il ressort en courant, appelle à l'aide, envoie quérir un médecin. Pour Jeanine Aubert et Simone Delaunay, il est déjà trop tard.

Deux femmes froidement assassinées, un policier touché, un client grièvement atteint et une petite fille qui ne reverra plus sa mère, tel est le bilan du drame qui vient de se produire.

Le blessé de la pharmacie est entendu par la Criminelle dès le lendemain. Raymond Trocard, cadre commercial, a cinquante-sept ans. C'est un homme de taille moyenne, sympathique et entreprenant. L'officier de police principal Albert Guerlain est venu recueillir sa déposition à l'Hôpital franco-musulman de Bobigny où il a été hospitalisé d'urgence.

- En entrant, confie-t-il à l'inspecteur, j'ai vu immédiatement la pharmacienne et la serveuse dans le laboratoire situé dans le fond du magasin. Toutes deux avaient mis leur manteau, elles étaient prêtes à partir. Dans le même temps, j'ai remarqué qu'un homme se trouvait devant les deux femmes qui étaient manifestement effrayées.

- Que s'est-il alors passé ? interroge Guerlain.

- Il est arrivé sur moi, tenant son pistolet à la main. Il a mis le canon sur mon ventre et m'a dit “Toi aussi, va par là”, en me désignant le laboratoire.

- Qu'avez-vous fait ?

- Alors que l'homme regardait vers les femmes, j'ai eu le temps de me délester de mon portefeuille en le jetant vers le mur. Il devait contenir environ 500 francs.

- Vous vouliez le cacher ?

- C'est ça.

- Ensuite ?

- L'homme nous a fait mettre tous les trois dans le fond du laboratoire en nous tenant en respect. La pharmacienne m'a alors indiqué qu'il voulait son portefeuille. Puis l'individu s'adressant à moi a dit : “Et toi ?”

- Alors?

- Alors, j'ai répondu que je n'avais pas d'argent, seulement une pièce de 5 francs que j'avais pour acheter mes médicaments et que c'était la fin du mois. J'ai ajouté : “T'es le roi des couillons, tu vas te faire prendre tout de suite !”

- Qu'a-t-il répondu ?

- Rien. Aussitôt que j'ai fait le geste pour lui montrer la pièce de monnaie, l'homme a tiré sur moi. Je suis tombé dans un placard qui se trouvait à côté. J'ai entendu les femmes crier “Non ! Non ! Non !”. J'ai entendu un autre coup de feu, puis j'ai perdu connaissance. Je ne suis revenu un peu à moi que lorsque les agents m'ont transporté.

- Pourriez-vous faire une description précise du tueur ?

- Il était un peu plus grand que moi. Il paraissait âgé de trente ans environ. Sa figure était allongée, mince, le teint très basané et le type méditerranéen, qui ne m'a pas semblé être nord-africain, mais plutôt un peu espagnol ou portugais. J'ai remarqué son nez mince. Il s'exprimait bien en français. Il portait une casquette plate, en cuir ou en tissu ciré, ainsi qu'un imperméable gris foncé.

- Avez-vous le sentiment d'avoir déjà vu cet homme ?

- Non, mais je pourrais le reconnaître.

Cette déposition est capitale.

Elle corrobore de nombreux témoignages, comme celui d'Annie Ioualitène, une jeune standardiste que le tueur a bousculée dans sa fuite. En l'invectivant, la jeune femme ne l'a pas quitté des yeux. Mais pourquoi Quinet a-t-il parlé d'une “sorte de mulâtre” ? Sa première audition sera déterminante.

Je l'entends moi-même, deux jours après les faits, à la Maison de santé des gardiens de la paix. Le corps médical m'a donné son feu vert. Et voici comment il affine la description de son agresseur : “ C'était un individu de type méditerranéen, paraissant âgé de trente-cinq ans environ, mesurant 1,70 m à 1,75 m, de corpulence moyenne avec des cheveux noirs et un visage allongé, au teint basané”.

Cette fois, les éléments recueillis sont concordants et paraissent dignes de foi. Quinet n'a pu modifier son témoignage sous influence : le 21 octobre, jour de son audition à l'hôpital, le portrait du tueur mentionné dans la presse est toujours celui d'un mulâtre. Ce n'est que le lendemain, dans L'Aurore, qu'est diffusée la rectification.

N'empêche, nous serons plus tard accusés d'avoir incité Quinet à modifier sa description du tueur. C'est mal connaître l'éthique de la Brigade criminelle. Nous n'y aurions eu aucun intérêt : en matière judiciaire, seule la sincérité des témoignages est un gage de réussite. D'autant qu'à la fin des années soixante la police n'est pas en mesure d'identifier formellement un assassin d'après un cheveu, une rognure d'ongle ou un simple postillon. Le test ADN n'est pas encore à notre disposition. Il reste les recherches balistiques et les relevés d'empreintes comme bases scientifiques. Mais des empreintes, le tueur n'en a point laissées. Quant aux résultats de la balistique, ils semblent indiquer que l'arme ayant servi dans la pharmacie est un pistolet automatique P 38 et que celle employée contre Quinet est un autre pistolet 9 mm de type P.A. 50, encore faut-il établir le lien entre les armes et celui qui a appuyé sur la détente.

Le coup de la manivelle

Nœud papillon de rigueur, cheveux poivre et sel, moustache à la David Niven, l'inspecteur principal Pierre Goussard est en charge de l'enquête de terrain. Il va s'investir à fond dans ce travail de fourmi, avec les cinq officiers de police de son groupe.

Les recherches portent d'abord sur un étui à pistolet en cuir noir retrouvé sur le sol d'un petit couloir de la pharmacie. Le tueur a dû le faire tomber de sa sacoche. Il ne porte aucune trace d'empreintes, mais les services techniques de la police sont formels : c'est un modèle destiné à l'utilisation rapide et fonctionnelle du Mac 50, fabriqué uniquement pour des fonctionnaires en civil de la Sûreté nationale. Aucune personne étrangère aux services concernés ne peut en principe en détenir. Probablement un étui volé à un policier. Mais disons-le tout de suite : le cheminement de cet étui va s'avérer impossible à reconstituer tant les hypothèses envisageables sont nombreuses. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Pour avancer, nous allons devoir déployer la palette classique du savoir- faire maison. Les bonnes vieilles méthodes de la PJ.

Première phase : l'enquête de voisinage. Elle permet de retrouver plusieurs témoins qui avaient négligé de se signaler. Elle conduit aussi à l'identification d'un Français, d'un Yougoslave et d'un Algérien, soupçonnés puis rapidement innocentés. Ce dernier a fait l'objet d'une dénonciation calomnieuse. Des employés du manège d'autoscooters font aussi l'objet de vérifications. Ils sont mis hors de cause. Une dizaine d'autres pistes indiquées par nos services sont vérifiées, mais les individus désignés ne correspondent pas au signalement du tueur qui se précise au fil des auditions.

Deuxième phase : le travail d'archives. Goussard fait appel à la mémoire d'éléphant de la M. Il recense les agressions de pharmacies commises dans les mois précédant ou suivant le drame. Il en découvre treize à Paris et dans la proche banlieue. Nous procédons ensuite par recoupements. L'une des affaires étudiées nous intrigue : celle de l'attaque de la pharmacie de la rue Ernest-Roussel, dans le 13e arrondissement. Elle remonte au 4 décembre 1969. Quinze jours seulement avant celle du boulevard Richard-Lenoir. L'heure est approximativement la même : 20 h 10, moment de la fermeture de l'officine. Donc, même mode opératoire. Dans les deux cas, l'individu est armé. Et la description colle : entre vingt-cinq et trente-cinq ans, type méditerranéen, cheveux noirs, sourcils fournis. L'homme a pris la fuite sous la menace d'une manivelle brandie par le pharmacien. Notre dossier commence à s'épaissir, mais il nous manque un nom.

Un premier informateur anonyme va nous indiquer une piste. Au début du mois de mars 1970, Gustave Jobard le reçoit dans son bureau, en ma présence et celle de Goussard.

- L'homme qui a tué les pharmaciennes, dit-il, se fait appeler Goldi. Il est déjà recherché et vit à Paris sous un nom d'emprunt. C'est un fou des armes. Il en a plusieurs et a déjà modifié celles qui ont servi à tirer boulevard Richard-Lenoir pour empêcher que la police puisse les identifier.

L'information est intéressante, mais elle est à prendre avec des pincettes, car notre interlocuteur nous paraît un peu névrosé. Au reste, nous avons beau la retourner dans tous les sens, nous ne trouvons pas le fil conducteur : “Goldi” n'apparaît pas au fichier des surnoms de la direction de la PJ. La chance va alors nous sourire : trois semaines plus tard, un autre “tonton” se met à table. C'est Jean Sautereau, le chef de la 4e BT, qui recueille ses confidences. Ce robuste Nivernais, qui deviendra chef de l'Antigang, est d'un naturel partageur. Il vient aussitôt voir Jobard au 36 :

- Mon cher Gustave, lui dit-il, à en croire notre indic, ton Goldi se ferait appeler Pierrot. Il fréquente le quartier de l'Odéon et un certain Albert Dongal qui l'accompagne souvent dans un bar du 11e arrondissement. Il peut être hébergé soit par des amis habitant le 20e, soit dans un studio situé dans un immeuble neuf, près de la place d'Italie, qu'il occuperait sous le pseudonyme de Baroud.

Sautereau précise les adresses.

- Ton Goldi, ajoute-t-il, aurait effectué plusieurs séjours en Amérique latine, d'où il serait revenu avec un faux passeport. Il aurait participé aux événements de mai 68 à la Sorbonne au sein du groupe des Katangais. Il possède deux pistolets automatiques de calibre 9 mm, avec lesquels il s'entraîne dans un stand de tir parisien. Et je te le donne en mille : il s'est spécialisé dans l'attaque de commerces de détail et notamment de pharmacies. Il aurait fait un coup avec deux frères de race noire qui leur aurait rapporté deux millions et demi de francs (il s'agit d'anciens francs). D'après nos recherches, cette affaire semble correspondre à un vol à main armée dans un magasin de vêtements de la société Vog, rue Tronchet, à Paris.

Jobard n'en croit pas ses oreilles. Il laisse s'éteindre son cigare, caresse son crâne chauve et redouble d'attention. Sautereau continue son récit :

- A l'occasion d'une attaque, poursuit-il, le pharmacien qui était en train de baisser son rideau de fer s'est défendu avec la manivelle...

Troublante coïncidence avec le dossier de la rue Ernest-Roussel déniché par Goussard.

- C'est pourquoi, selon notre informateur, lors de l'attaque d'une autre pharmacie, fin décembre, dans le secteur de la Bastille, votre client a dû tirer : il ne voulait pas qu'on lui refasse le coup de la manivelle.

Cette fois, il y a du grain à moudre. Tout est consigné dans un procès-verbal daté du 28 mars 1970 et joint à la procédure. Avec une telle abondance d'éléments, l'identification de Pierre Goldman est un jeu d'enfant. Sa photo est récupérée au service de la Carte d'identité. Elle est insérée dans une planche photographique comprenant cinq autres clichés. La palette de portraits est présentée au gardien de la paix Gérard Quinet. Instant de vérité.

Il est venu tiré à quatre épingles. Je le sens impressionné d'être là, dans le sanctuaire du Quai des Orfèvres. J'en éprouve une certaine gêne tant il nous a donné à tous une leçon de courage. Assis devant moi, il commence à examiner un par un les visages sur papier glacé. “Non... non... non... ah !” Son regard se fixe sur le cliché n° 4... celui de Goldman.

- Il existe une très grande ressemblance, précise-t-il, mais mon agresseur était plus âgé.

Explication cohérente : la prise de vue date de 1960. Sur cette photo, Goldman avait seize ans.

- Si l'auteur des faits m'était présenté, ajoute Quinet, je serais en mesure de le reconnaître sans risque d'erreur.

Nous allons redoubler d'efforts. Jour et nuit, les enquêteurs vont planquer dans les quartiers cités par l'indicateur de la 4e BT. Il existe dans le 13e arrondissement, rue de la Butte-aux-Cailles, un studio au nom de Barouh (et non Baroud). Mais nous découvrons que Barouh n'est pas le pseudo de Goldman. Pierre Barouh est comédien, producteur de films et n'habite pas les lieux. Nous finissons par le retrouver.

Il reconnaît avoir loué le studio à un ami qui se prénomme aussi Pierre, “pour lui rendre service”. Ils se seraient connus, dit-il, en Amérique latine “chez les guérilleros”. Cette fois, nous brûlons. Les planques s'intensifient. Régime drastique : trois à quatre heures de sommeil par jour, au plus, bières, sandwiches, gitanes, gauloises, la gorge qui racle, les costumes froissés, imprégnés par l'odeur du tabac, le dos en compote à rester assis de longues heures dans les voitures. Les hommes commencent à manifester des signes d'impatience. Les cernes se creusent. Mais l'obstination va finir par payer.

Le 8 avril, à 18 h 30, Goldman est aperçu à l'angle du boulevard Saint-Germain et de la rue de l'Odéon. Goussard et son groupe, assistés de renforts de la 4e BT, l'entourent discrètement. Lui ne se doute de rien. Veste en daim, pantalon de flanelle, col roulé bleu marine, il déambule dans le quartier, les mains dans les poches. Au signal, le voici plaqué au sol, maîtrisé, menotté. Sans une égratignure, sans un accroc. Dans sa veste, nous retrouvons un faux passeport. Frappé du sceau de la République du Venezuela, il est établi au nom de Julian Condore. Victoire ? Pas si vite. Pierre Goldman n'est pas un client ordinaire. Nous allons l'apprendre à nos dépens.

Le rasoir électrique

Il va être entendu sur-le-champ. Gustave Jobard étant accaparé par une autre affaire, je vais avoir en charge les étapes essentielles de la procédure : interrogatoire, présentations aux témoins, confrontations. Ce sera un duel extrêmement serré, une joute épuisante, enfermée dans le carcan des quarante-huit heures de la garde à vue. Moments intenses, inoubliables.

Tout commence à 19 heures. La “prise de contact” a lieu dans le bureau de Jobard, qui est absent. Voici la scène relatée par Goldman dans son livre (2) : “On me fit pénétrer dans une vaste pièce, une dizaine de policiers s'y trouvaient debout. On m'attacha les mains avec des menottes. Derrière un bureau directorial, un homme souriait de plaisir ; je lui trouvais une face intelligente et affable, perverse : c'était le commissaire Leclerc”.

A vrai dire, ce soir-là, je ne souris guère. Je suis plutôt tendu. Je sais que cette affaire criminelle grave a ému l'opinion et que la justice attend des réponses claires. Je réalise aussi que le chronomètre de la garde à vue s'est inexorablement mis en marche et que chaque minute va désormais compter.

Aussitôt, Goldman est conduit dans mon bureau qui communique avec celui de Jobard. Je l'invite à s'asseoir sur une chaise en face de moi. J'observe son visage anguleux, ses lèvres charnues, ses sourcils épais en accent circonflexe et ses pupilles noires qui dessinent un regard acéré, mystérieux. Derrière ces yeux en perpétuel mouvement, je devine un esprit agité, un bouillonnement cérébral. soudain, il me fixe. J'engage le fer : “Nom ? Prénom ? Age ? Qualité ? Jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité”. Goldman prête serment, se concentre et entame le récit de sa vie. Je le scrute. Je l'écoute. Je relance sa mécanique. Rien de ce qu'il dit ne semble gratuit. Tout paraît au contraire construit, calculé, soupesé. A aucun moment il ne relâche son attention. Au point qu'il se montre capable d'anticiper la plupart de mes questions. J'en viens aux faits :

- Possédez-vous une arme ?

- Je n'ai jamais possédé d'arme à feu telles que revolver ou pistolet.

- Avez-vous commis des agressions depuis votre retour à Paris ?

- J'affirme n'avoir commis aucune agression, sous quelque forme que ce soit, depuis mon retour à Paris. Bien que je n'aie jamais exercé une activité régulière depuis plusieurs années, je n'ai jamais volé. Ce sont des gens qui m'ont donné de l'argent pour me dépanner.

Seulement voilà : à l'instant où il me parle, l'équipe Goussard vient de mettre la main sur un Herstal 9 mm en perquisitionnant chez son ami Albert Dongal. Celui-ci affirme que l'arme appartient à Goldman. On me l'apprend au téléphone, en plein interrogatoire. C'est le moment d'enfermer un peu plus le suspect dans ses contradictions. J'avance sur la pointe des pieds :

- Fréquentez-vous le secteur de la Bastille ?

Réponse foudroyante :

- Non, je ne vais jamais de ce côté-là ! Je vois cependant où vous voulez en venir. Je lis les journaux. Je sais que les deux préparatrices d'une pharmacie du boulevard Richard-Lenoir ont été tuées avant Noël dernier, mais je n'ai rien à voir avec cette boucherie. D'ailleurs, vous pouvez me mettre en rapport avec le gardien de la paix qui a été blessé en tentant d’arrêter le meurtrier, vous verrez qu'il ne me reconnaîtra pas.

Visiblement, l'affaire l'obsède. Pourquoi ? Parce que, dira-t-il plus tard, l'un des ses camarades qui avait lu le signalement du tueur du boulevard Richard-Lenoir dans la presse avait trouvé qu'il lui ressemblait étrangement. Il avait eu le sentiment que cet ami était convaincu de sa culpabilité. Fort bien. Dans ce cas, il eût suffi à Goldman de me permettre d'entendre son ami suspicieux pour qu'il confirme ses dires. Mais il refuse catégoriquement de me donner son nom.

A 2 heures, j'abats une carte : je lui présente le pistolet Herstal retrouvé chez Dongal. Sous l'effet de surprise, Goldman admet que l'arme lui appartient. Il n'est donc pas invulnérable. Cette première rétractation est pourtant sans conséquence car l'expertise balistique démontrera que ce pistolet est sans rapport avec notre affaire. Il me faut d'autres explications.

23 h 50. Nouvelle audition. Cette fois, il avance un alibi qui couvre largement la période critique :

- Le jour des faits, je me trouvais entre 19 heures et 21 h 30, chez mon ami Joël Lautric à Paris. C'est un Antillais parfaitement honorable qui pourra peut-être confirmer mes déclarations.

La vérification de cet alibi va donner lieu à de multiples auditions dans le milieu antillais de la capitale. Les témoins défileront à la Brigade criminelle, puis dans le cabinet des juges d'instruction. Il sera impossible d'y voir clair à travers ces témoignages contradictoires ajoutant la confusion à la confusion. “Si le malheur veut que vous ayez besoin d'un alibi, écrira Jean Laborde, alors chroniqueur judiciaire à L'Aurore, choisissez des amis en bronze massif avec montre au poignet. Que son emploi du temps soit sincère ou fabriqué, Pierre Goldman est à coup sûr mal tombé. Ses témoins antillais sont des gens charmants, gais, enjoués, très partageurs. Ils ont encore de la poésie plein la tête et ils ont bien de la chance. Mais pour eux la vérité n'a peut-être pas la dureté intangible d'un miroir à une face. Elle brille de mille feux : pour la justice c'est beaucoup trop”.

Et pourtant, malgré le brouillard, l'enquête va progresser.

9 avril. La nuit écoulée a été courte pour nous. Le planning de présentation de Goldman aux témoins en mesure de reconnaître le meurtrier du boulevard Richard-Lenoir a été établi avec minutie. Faute d'éléments de preuve matériels, cette séance promet d'être décisive.

A la Criminelle, ce type de présentation obéit à des règles strictes. Ainsi, le suspect est mêlé à un groupe de personnes présentant des caractéristiques physiques voisines des siennes : taille, corpulence, âge, couleur de la peau et des cheveux. Rien ne doit pouvoir le différencier du point de vue vestimentaire. Il est invité à choisir lui-même le numéro inscrit sur le carton qu'il se passera, comme les autres, autour du cou. A chaque présentation, il change de place et de numéro, de sorte qu'un témoin ne puisse glisser au suivant en sortant que c'est tel numéro. Le groupe ainsi constitué est photographié, le cliché joint à la procédure.

Ultime précaution : afin de ne pas désigner Goldman à l'attention des témoins, nous lui avons remis un rasoir électrique et nous avons veillé à ce qu'il se rase correctement. Il faut aussi préciser que, lors d'une séance de reconnaissance, le témoin est placé derrière une glace sans tain, de sorte qu'il puisse observer le groupe sans crainte.

Le gardien Quinet passe le premier. Goldman a choisi le numéro 1... et le numéro 1 est désigné. Entendu par procès-verbal, le jeune policier est formel : “Je suis absolument certain de ne pas me tromper : c'est exactement le même nez allongé et très apparent dans le visage, le même teint, la même couleur de cheveux, la même taille, la même corpulence. En un mot, il s'agit du seul et même homme”. Confronté à Goldman, il ajoute en l'entendant parler que c'est exactement le timbre de voix de son agresseur. Goldman se borne à répondre : “Le gardien Quinet se trompe car, personnellement, je le vois pour la première fois”.

Suit la présentation à Alfonse Boissier, un serveur du café le Jean Bart qui a assisté à distance à la lutte opposant Quinet au tueur. Dans ce nouveau groupe, Goldman a pris le numéro 9... et c'est le numéro 9 qui est choisi. Le jour du crime, Boissier n'a pu voir le visage du meurtrier, mais il affirme que son allure générale correspond à celle de Goldman.

Au tour du Dr Pluvinage. Lui se tenait, au moment des faits, à sa fenêtre, au quatrième étage de l'immeuble surplombant la pharmacie. Cette fois, Goldman choisit le numéro 5... et c'est le numéro 5 que ce témoin désigne comme ayant une physionomie et une allure générale absolument identiques à celles du tueur. Confronté à Goldman qui nie énergiquement, il précise qu'en sa qualité de médecin assermenté il n'a aucune raison de chercher à lui nuire.

Déjà trois reconnaissances. Le climat devient pesant et Goldman accuse le coup. Je vais alors abattre une seconde carte.

20 h 40. Nouvelle audition : il doit s'expliquer cette fois sur une découverte étonnante. Chez son ami Albert Dongal, en effet, il n'y avait pas que son pistolet Herstal. Il s'y trouvait aussi un document de six feuillets rédigé de sa main et intitulé “Projet N° 1 - Plan d'organisation à objectifs militaires ou paramilitaires au service du peuple”. Ce plan comporte des indications sur la confection d'explosifs, sur les méthodes à employer pour enlever une personnalité, pour attaquer un commissariat, un dépôt de munitions ou une caserne. Enfin, diverses techniques pour récupérer l'arme d'un policier isolé y sont exposées. Il y est expressément fait mention de certains types de pistolets présentant des qualités techniques telles que Mac 50, Herstal G.P. 9 mm et P 38 tchèque.

- Etes-vous l'auteur de ce document ?

- Il s'agit d'un plan purement théorique que j'ai conçu et rédigé dans une perspective de lutte contre la bourgeoisie qui correspond à mes idées politiques, répond Goldman. Cependant j'affirme n'avoir jamais mis aucun point de ce projet à exécution. J'affirme notamment n'avoir jamais dérobé des armes à des policiers. Je n'ai jamais possédé de pistolet P 38.

Sur ce dernier point, il ment, et les investigations poursuivies après son placement sous mandat d'arrêt le prouveront. Au prix de vérifications inlassables et d'auditions sans fin effectuées dans le milieu antillais fréquenté par Goldman, nous trouverons une piste. Elle conduit à René Urgin, un peintre en bâtiment habitant le 20e arrondissement. En perquisitionnant chez celui-ci, nous découvrirons un pistolet Walther P 38 et des munitions soigneusement dissimulées. Urgin avouera que Goldman lui a vendu cette arme et a tenté ensuite de la récupérer.

“Il avait l'air traqué, dira-t-il; il ne tenait plus en place ; il avait vraiment l'air d'un fou. Ce n'est qu'après son arrestation que j'ai pensé que le P 38 devait être très compromettant”.

Las ! L'expertise balistique révélera que ce pistolet avait été reconstitué avec des éléments interchangeables de deux armes de même modèle : la carcasse et la culasse mobile n'avaient pas la même origine. S'agissait-il de la confirmation des premières informations fournies par l'indicateur entendu chez Jobard ? En tout cas, ce P 38- ci ne pourra avoir valeur de preuve.

Au soir du 9 avril, Goldman est en difficulté car l'étau se resserre sérieusement. Il va changer d'attitude.

Il est 22 heures. Je m'apprête à quitter la brigade pour rentrer chez moi. Au moment où je m'éloigne après être passé dans la salle des gardes à vue, un gardien de la paix me rattrape et m'interpelle :

- Monsieur le commissaire, le détenu veut vous parler.

- Conduisez-le dans le bureau du divisionnaire. Je vais le recevoir.

Je me rends aussitôt dans le bureau de Jobard. Goldman entre pour un nouveau tête-à-tête. Pour détendre l'atmosphère, je lui offre un des Cohiba du patron. Il reprend place dans le fauteuil en cuir. Lentement, il fait rouler le cigare entre ses doigts. Avec délectation, il en hume le parfum tropical. “Ah ! Cuba !” L'allumette craque.

- J'ai bien réfléchi, monsieur Leclerc. Je préfère vous dire ce que j'ai fait. Je reconnais en premier lieu être l'auteur de l'agression commise le 4 décembre 1969.

Il s'agit du braquage de la pharmacie de la rue Ernest-Roussel. Spontanément, il évoque l'épisode de la manivelle : l'indic de la 4e BT était bien renseigné. Mieux : Goldman reconnaît le braquage du magasin Vog et confirme la présence de deux complices antillais dont il refuse de me donner les noms. Il avoue au passage qu'il a prêté un pistolet P 38 à l'un des Antillais. Il a donné par la suite l'arme à un ami parisien dont il ne veut pas révéler l'identité (2). Je l'invite à poursuivre, je l'exhorte à passer aux aveux complets. Peine perdue. Sur l'affaire du boulevard Richard-Lenoir, il nie de plus belle. J'insiste :

- Pourquoi persister dans cette voie ? Tout le monde vous a reconnu. Vous n'avez aucune chance d'échapper à vos responsabilités !

Rien à faire. Son visage se ferme.

- Enfin, Goldman, soyez cohérent ! Les informations qui nous ont été communiquées et qui nous ont mis sur votre piste concernaient tant les affaires que vous venez de reconnaître que celle du boulevard Richard- Lenoir. Pourquoi seraient-elles vraies dans un cas et fausses dans l'autre ? Votre position est intenable.

Rien de rien ! Il nie toujours. Je joue alors mon va-tout :

- Goldman, vous êtes un homme intelligent. Soyez-le jusqu'au bout. Vous avez déjà avoué les premières agressions. Ne vous arrêtez pas au bord de la vérité. Face à un jury d'assises, c'est la pire des positions. Après tout, le boulevard Richard-Lenoir, ce n'était qu'un hold-up de plus qui a mal tourné. Les jurés sont des gens compréhensifs : ils seront sensibles à cet argument. Vous vous êtes simplement trouvé dans un engrenage fatal que vous n'avez pas souhaité. Voilà tout. Enfin, reconnaissez-le !

Il a pris sa tête entre ses mains. Longuement, il a hésité. J'étais suspendu à ses lèvres. C'était comme si le temps venait de s'arrêter. Enfin, il a rompu le silence, en me tenant cet étrange propos :

- Selon vous, monsieur Leclerc, est-il possible d'avoir commis une action pareille et que l'on ne s'en souvienne plus ?

Ce soir-là, dans l'intimité de ce bureau aux portes capitonnées, j'ai vraiment cru qu'il allait me livrer la clé du double meurtre. Il en restera là. Voici comment il relate l'épisode dans son livre, en me mettant en scène : “Il fut déçu, surpris, irrité. Il me dit d'arracher de mon esprit l’horreur de ces meurtres ; de les considérer dans leur banalité d'agression qu'un incident, imprévu mais presque normal, avait rendu sanglante : quelque part, le mécanisme de l'agression s'était déréglé. C'était tout. J'ai compris ce qu'on veut dire quand on dit qu'un policier est un grand flic. Je compris que Leclerc était un grand flic”.

Ce sera son système de défense. Il n'en démordra plus. Stratégie d'autant plus déroutante que, le lendemain de ce face-à-face, il va faire d'autres déclarations.

Il est 11 h 35. La garde à vue prend fin dans quelques heures à peine. Toute la matinée, d'autres témoins l'ont formellement reconnu. Y compris ceux des vols à main armée qu'il nous a avoués. Nadine Lecoq, une jeune vendeuse qui a assisté à la scène de la bagarre sur le terre-plein du boulevard Richard-Lenoir, et Annie Ioualitène, la standardiste bousculée par le tueur, l'ont désigné derrière la glace sans tain sans l'ombre d'une hésitation. Trocart, enfin, qui a passé de longues minutes dans la pharmacie avec le meurtrier avant d'être atteint d'une balle au visage est absolument catégorique. Ce 10 avril, non seulement il le désigne formellement, mais il reconnaît aussi sa voix. Comme Quinet. Cette fois, Goldman est acculé. A nouveau, il va devoir faire machine arrière et ira même jusqu'à anéantir une partie de son premier alibi. Voici ce qu'il concède :

- Le soir de l'agression, je me trouvais vers 19 heures à la sortie du métro Saint-Paul où j'attendais un complice en compagnie duquel j'avais projeté de commettre une agression contre un crémier en gros installé à l'extrémité de la rue Saint-Paul.

Sidérant ! Ce soir-là, il était donc à deux cents mètres à peine du boulevard Richard-Lenoir. Et qu'avait-t-il sous le bras ? Une sacoche en cuir noir ! Il le dit. Il ajoute qu'il y avait placé son pistolet Herstal 9 mm. Celui retrouvé chez Albert Dongal.

La suite ? Son complice lui ayant fait faux bond, il se serait rendu seul dans la crémerie, aurait renoncé à passer à l'action, puis serait entré dans une friperie située dans la même rue pour se rendre compte si une agression était possible. Il en serait ressorti pour rejoindre le métro Saint-Paul, à 19 h 45. A quelques minutes seulement du drame de la pharmacie ! Et de quelle couleur était le manteau long qu'il portait ? “Gris foncé”. Tout cela, il le reconnaît. Mais pour le double meurtre, il nie encore et toujours.

19 heures sonnent. La garde à vue s'achève : Goldman persiste et signe. Un mandat d'amener lui est notifié pour homicides volontaires, tentatives et vol. Je le vois descendre entre deux gendarmes le grand escalier en colimaçon du 36 pour rejoindre le dépôt. Il se retourne et me lance un regard furtif. Je n'y décèle aucune expression d'animosité. La confrontation a été rude mais courtoise, de part et d'autre. Les charges réunies sont lourdes, mais dans un système où l'aveu est érigé en religion, celui-ci fait défaut. Il me manque surtout la preuve matérielle irréfutable, telle que l'une des armes du double crime, pour verrouiller la démonstration.

Défaut de pellicule

Goldman était écroué depuis quelques jours et je faisais le point avec Goussard afin de voir quelles pistes nous allions exploiter pour consolider notre dossier, lorsqu'une tuile s'abat sur l'enquête. Irrattrapable !

L'inspecteur Guillemin entre dans mon bureau. Il est décomposé.

- Patron, on a un pépin. Les photos des présentations à témoins sont loupées.

- Comment ça, loupées?

- Elles sont d'autant plus loupées qu'il n'y en a pas. J'ai opéré avec un appareil non chargé.

- Mais comment est-ce possible ?

- C'est très simple. Comme je savais qu'on aurait à effectuer beaucoup de clichés, vu le nombre de présentations à témoins, je suis allé à l'Identité judiciaire pour faire recharger l'appareil.

- Et alors ?

- Eh bien, les gars du labo ont bien récupéré la pellicule qui était presque totalement consommée, mais ils ont négligé d'en remettre une nouvelle. Quand je suis venu rechercher l'appareil le lendemain, j'étais pourtant persuadé qu'ils l'avaient rechargé.

Incident stupide. Et d'autant plus regrettable qu'un témoin clé du dossier va disparaître : le 19 mai 1970, Raymond Trocart, l'homme qui a passé le moment le plus long avec le tueur et qui a formellement reconnu Goldman, se noie au fond d'une carrière au cours d'une partie de pêche.

Aux assises de Paris, qui s'ouvrent le 9 décembre 1974, sous la présidence de M. Braunsshweig, les avocats de Goldman vont s'engouffrer dans la brèche : Mes Émile Pollack et Charles Libman auront beau jeu de prétendre que si nous n'avions pas de photos à produire, c'était parce que nous avions quelque chose à cacher. Et quoi, si ce n'est que leur client aurait été présenté, selon eux, sans ceinture, sans lacets et débraillé, de sorte qu'il soit immédiatement désigné à l'attention des témoins ? Artifice, bien sûr ! Goldman, pourtant le jurera. Ce sera parole contre parole.

Il ira plus loin : à l'audience, il affirmera qu'il fut présenté aux témoins sans avoir été rasé et que nous lui aurions fait, en somme, une tête de repris de justice. C'est totalement faux. Ses avocats peuvent affirmer ce qu'ils veulent ; sans photos, nous sommes pris au piège. Impuissant, je vois l'accusation s'effriter. Nous avons beau défendre l'honnêteté de nos méthodes, nous sommes en position difficile. Soudain, Goussard a une idée lumineuse :

- Mais nom d'un chien, la photo, nous l'avons ! Quand Goldman a quitté la Criminelle après sa garde à vue, il a été signalisé par le service anthropométrique du dépôt. On va pouvoir juger de son état sur la photographie de l'Identité judiciaire.

Goussard fait retirer cette photo. Je la transmets au président de la cour d'assises qui la fait circuler entre les mains de la cour, des jurés et de l'avocat général Langlois. Celui-ci se tourne alors vers l'accusé :

- Ah Goldman, vous avez failli m'avoir parce que je pensais qu'effectivement, quand vous affirmiez avec les accents de la sincérité que vous n'aviez pas été rasé, c'était peut-être vrai. Mais là, au vu de ce cliché, il est clair que vous n'avez pas une barbe de trois jours.

Ce fut, à mon avis, le tournant du procès, même si le fait n'a pas été souligné par les commentateurs. Cet épisode a contribué à forger l'opinion des jurés. La déposition que fit le gardien Quinet en fixant Goldman droit dans les yeux était aussi de nature à renforcer leur conviction :

- Je précise que je l'ai vu en pleine lumière, à la pharmacie, puis sur le terre-plein. Visage contre visage. Je ne l'oublierai jamais. C'est bien celui-ci. Un homme qui vous tire dessus, on ne l'oublie pas. En mon âme et conscience, je parle.

Verdict, le 14 décembre 1974 : réclusion criminelle à perpétuité. Dans la salle d'audience, envahie par l'extrême gauche, c'est l'émeute. Sans précédent. “Jurés assassins ! Jurés assassins ! Justice pourrie ! ” La scène est parfaitement décrite par le journaliste Charles Blanchard, dans France-Soir : “Des femmes trépignaient : d'autres se mettaient à hurler, en proie à des crises de nerf. Des jeunes gens tentèrent d'escalader le box, aussitôt repoussés par les gardes républicains. Goldman demeura un moment impassible. Puis, sans doute atteint par cette sorte d'hystérie collective, il se mit lui aussi à injurier la cour, tiré en arrière par trois gardes”. Une bagarre éclate.

La presse se déchaîne. Sur tous les registres. Indigné : “Nous ne savions pas que la cour d'assises c'est la justice rendue par une petite bourgeoisie bornée de notables. Que la police et la justice fonctionnent en l'occurrence comme des "machinations de bonne foi" ” (Serge July, Libération). Sarcastique : “Le meurtrier de deux pharmaciennes ne pouvait être qu'un homme frappé au fer de quatre malédictions : jeune, juif, gauchiste et délinquant...” (un rédacteur anonyme, France-Soir).

Place aux pétitionnaires : “Des personnalités politiques et du monde des arts s'indignent”. Et non des moindres. Parmi les signataires de l'appel à la présomption d'innocence pour Goldman : Pierre Mendès France, Joseph Kessel et Eugène Ionesco, de l'Académie française, Claude Sautet, François Périer, Régis Debray, Yves Montand, Simone Signoret, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Françoise Sagan, Philippe Sollers. Et puis Ariane Mnouchkine, Patrice Chéreau, Jean- Pierre Chevènement...

Comment résister à une telle offensive ?

Sans plus attendre, Goldman va saisir la Cour de cassation. Il introduit un pourvoi contre l'arrêt criminel du 14 décembre 1974. Mais il se garde d'attaquer la décision de la cour d'assises de Paris du 8 janvier 1975, prise au civil, qui le condamne à verser 119 933,25 francs de dommages et intérêts à Quinet. Cette stratégie du pourvoi sélectif cache une intention subtile : si la cour casse et renvoie aux assises, les parties civiles seront éliminées des débats.

Goldman publie son livre, au Seuil, en octobre 1975. Un plaidoyer brillant, mûrement réfléchi en prison et présenté comme un contrepoint de l'enquête. Il l'adresse personnellement à chacun des vingt membres de la chambre criminelle de la Cour de cassation. On crie à l'évidente innocence. On implore la clémence des juges. On salue en lui l'écrivain fulgurant. On le compare à un héros des Possédés de Dostoïevski. Et c'est vrai que le livre est magnifiquement écrit. Le style est si convaincant qu'il habille de vérité les situations les plus invraisemblables.

Ainsi, Goldman affirme qu'avant la phase des reconnaissances des témoins Quinet a pu l'apercevoir enchaîné alors qu'il passait sous escorte dans un couloir du 36. Selon lui, le gardien de la paix l'aurait invectivé. Aberrant ! Jamais nous n’aurions commis une pareille manipulation. D'autre part, si cela avait été le cas, Goldman, trop intelligent, aurait refusé de signer le procès-verbal de reconnaissance après la confrontation avec Quinet. Il y aurait fait mentionner l'incident. Or, à lire le PV, on constate qu'il réfute le témoignage de Quinet en disant : “Je le vois ici pour la première fois”.

Comment l'affaire pouvait-elle évoluer après une telle orchestration ? Le 20 décembre 1975, l'arrêt de Paris est cassé. Les sages n'ont rien trouvé de mieux à exploiter qu'un défaut de date dans le procès-verbal des débats d'assises. Depuis plus de cent ans, de manière constante, ils avaient jusque-là considéré que cette formalité ne changeait rien en droit, qu'elle n'était pas substantielle. Mais en l'espèce, on allait revenir sur un siècle de jurisprudence. “Parfois la boussole judiciaire, changeant de nature, n'indique pas le nord sans prendre le vent”, écrira l'éminent pénaliste Jean-Claude Soyer.

L'affaire est renvoyée aux assises, à Amiens. Le procès commence le 26 avril 1976. In extremis, les parties civiles sont réintroduites dans les débats, sur décision de justice. Démasqué, Goldman est furieux. Pourtant, avec Georges Kiejman comme nouvel avocat, il possède une carte maîtresse. Kiejman, c'est le calibre supérieur. Sans doute l'un des plus doués de sa génération. Il va s'attaquer systématiquement au dossier pour trouver la moindre faille.

Dans la salle, Signoret et Bedos, pour une fois acteurs muets, manifestent une présence assidue. Le ténor va mener les débats. Et avec quelle maestria ! D'ordinaire, aux assises, ce rôle est dévolu au président de la cour. Le code de procédure pénale l'impose : nulle question ne peut être posée si elle ne passe pas par le président. Les avocats doivent utiliser la formule consacrée : “Monsieur le président, voudriez-vous demander au témoin si...” Mais à Amiens, le président est muet. Il a accepté que la défense puisse interroger directement qui elle voulait, à tout moment. Pourquoi Kiejman se serait-il gêné ? Il nous soumet au feu roulant de ses questions. Un interrogatoire construit, préparé comme une combinaison d'échecs. C'est le jeu. Nous nous y prêtons de bonne grâce.

En fait, nous assistons stupéfaits à la déliquescence des débats. Kiejman va jusqu'à tancer le président qui, indécis et souriant, reconnaît par deux fois son examen insuffisant de l'affaire.

Pourtant, malgré ce pilonnage de la défense, les témoins qui avaient reconnu Goldman maintiennent leur position. Ils sont malmenés, poussés dans leurs retranchements, mais ils ne se laissent pas impressionner.

Le procès tourne à la cacophonie. Au point que l'avocat général Basse se voit contraint de rabrouer le président qui laisse à la défense toute l'initiative : “Tout le monde parle en même temps, sans attendre son tour. La loi est violée sans arrêt. On interrompt les témoins, on leur pose des questions, on plaide à tout bout de champ. C'est du folklore judiciaire !”

Réponse candide du président : “Je vous remercie, monsieur l'avocat général, de votre rappel à l'ordre. On posera désormais les questions dans l'ordre”.

Kiejman se fait plus audacieux. Pour convaincre les jurés, il va tenter la ruse. Il a fait agrandir la photo de Goldman que nous avions prise lors de son arrivée à la Criminelle et où il apparaissait dans la situation du gardé à vue : sans cravate ni lacets, mal rasé. Il la brandit : “Voilà dans quel état on a présenté mon client aux témoins ! ” C'est absolument faux. Ce cliché, pris bien avant la phase des présentations, était destiné à nos archives : il n'y avait aucune raison pour que nous pomponnions Goldman à ce stade de la procédure. Mais comme le tirage avait été joint au dossier d'instruction, l'avocat en a tiré argument. Il a fait son travail, en somme. Sans état d'âme. Redoutable Kiejman.

Le 4 mai 1976, à 22 h 10, après trois heures de délibéré, Goldman est acquitté pour le double meurtre de la pharmacie du boulevard Richard- Lenoir. Il est en revanche condamné pour les trois agressions avouées à douze ans de réclusion. Goldman sauve l'essentiel. “Eût-il été réellement coupable de ce dont on l'accuse qu'au fond rien ne serait changé”, a pu affirmer Libération. La légende de l'“insoumis” était née.

Ce soir-là, le théâtre du tribunal d'Amiens était devenu le centre du monde. Le rideau s'est baissé. Je fumais une dernière cigarette dans un des couloirs du palais, avant de regagner Paris. Je pensais au défunt Trocart et à sa pièce de 5 francs, à ce malheureux Roland Aubert, le mari de la préparatrice criblée de balles, à sa petite fille Florence, qui venait de souffler ses huit bougies, au courageux Quinet, à mes hommes enfin, qui avaient, comme moi, tout donné dans cette enquête. Je m'interrogeais sur la relativité de la chose jugée, sur le pouvoir infini de la presse. Et puis j'ai aperçu sa silhouette : Goldman s'est présenté dans l'encadrement du couloir. En arrivant à ma hauteur, passant entre deux gardes, il m'a dit, sur un ton calme :

- Ah, monsieur Leclerc, quand je vais sortir, je viendrai vous voir à la Criminelle et on reparlera de tout cela...

Je le reverrai, hélas, trois ans plus tard : il gisait sur un trottoir du 13e arrondissement, blessé mortellement par un commando de tueurs qui allait revendiquer son action dans la dérision en signant “Honneur de la police”.

Le testament d'octobre

Ironie du sort. J'étais de retour à la Criminelle lorsque l'on m'apprit la nouvelle. Cette fois comme numéro deux : adjoint de Pierre Ottavioli. Moi qui avais tenté d'établir la culpabilité de Goldman dans un double meurtre, j'allais maintenant devoir enquêter sur les causes de sa propre mort. Surprenant défi.

Dans le car de Police-Secours où il a été déposé, j'observe son cadavre. Il a été tué la veille de Rosh Haschana, le nouvel an juif. Ses paupières sont closes, ses bras repliés en croix. “Je suis né juif et en danger de mort”, avait-il écrit dans son livre prémonitoire. A quoi pouvait-il penser lorsqu'il disait qu'il reviendrait me voir ? M'aurait-il fait quelques confidences ? Il vient d'emporter son secret dans la tombe.

Vingt mille personnes assisteront à ses obsèques. Passons sur les provocations de l'extrême gauche, les pavés et les insultes lancés à la face des policiers qui encadraient le cortège, entre l'Institut médico-légal et le cimetière du Père-Lachaise. Je retiens de ce jour l’émotion sincère de ceux qui l'aimaient, la dignité de ceux qui le croyaient coupable malgré tout, et l'épitaphe que lui avait ciselée Bernard Kouchner avant la cérémonie : “Pierre, tu étais dans notre génération et au-devant d'elle, et tu le demeureras”. Le voyou était devenu un objet de culte.

Sept balles dans le corps. Du 9 mm, tiré par un 38 spécial, et du 11.43, le calibre de la pègre. Ses bourreaux ne lui ont laissé aucune chance. “Aujourd'hui, jeudi 20 septembre à 12 h 30, Pierre Goldman a payé ses crimes. La justice du pouvoir ayant montré une nouvelle fois ses faiblesses et son laxisme, nous avons fait ce que notre devoir nous commandait”. Tels étaient les termes de la revendication signée “Honneur de la police” et communiquée à l'AFP par un correspondant anonyme une demi-heure seulement après l'exécution.

Aussitôt après le drame, Me Kiejman fera cette mise au point : “Pierre Goldman a été victime d'un acte de terrorisme fasciste n'ayant rien à voir, ni de près ni de loin, avec un acte policier”. Bel accent de lucidité et d'honnêteté intellectuelle.

Ce 20 septembre 1979, voici exactement ce qui s'est passé. Goldman sort du Fleuron, le grand immeuble qu'il habite passage Trubert- Bellier. Il est en liberté conditionnelle, régime dont il a pu bénéficier dès octobre 1976. Cinq mois après le verdict d'Amiens.

Ce n'est plus le même homme. En prison, il a découvert la foi. Une ferveur religieuse qui s'entoure de principes : “Je suis trop juif pour être israélien”. Toujours ce goût de la provocation. Durant sa captivité, il a passé une licence d'espagnol, une maîtrise de philosophie, et préparait, dit-on, une thèse sur Sartre. “L'écrivain- né” a aussi publié son premier roman : L'Ordinaire Aventure d'Archibald Rapoport, chez Julliard. Surtout, il sera bientôt papa : sa compagne, une créole martiniquaise, est sur le point d'accoucher à la maternité Baudelocque.

Ce 20 septembre, il s'est couché au petit matin. Depuis la veille, toute la nuit, il a joué sur des bongos avec des amis musiciens à La Chapelle des Lombards, pris par le rythme envoûtant de la rumba. L'Amérique latine ne l'a jamais quitté.

A 12 h 15, il s'engage dans la rue de la Colonie et débouche sur la place presque déserte de l'Abbé-Georges-Henocque. Fatigué par sa nuit endiablée, il ne s'aperçoit pas que trois hommes, jeunes, vêtus de sombre, l'ont pris en chasse et dévalent la rue en courant. Soudain, il se retourne. Trop tard ! Des coups de feu claquent. Goldman s'effondre. Les tueurs rebroussent chemin et disparaissent dans une R5 rouge qui les attend non loin de là, moteur allumé, un chauffeur à son bord. Un témoin affirmera avoir entendu l'un des fuyards interpeller l'un de ses complices en employant une expression se terminant par hombre (“homme”, en espagnol). Il captera un autre mot à consonance espagnole, mais, ne maîtrisant pas cette langue, il sera incapable de nous préciser lequel.

Ce jour-là, des hommes de la PJ ont également vu le commando. Trois inspecteurs de la 9e BT planquaient près de la Poterne des Peupliers. A deux cents mètres à peine du lieu de l'assassinat. Un hasard : ils surveillaient un bar du quartier où se trouvait une bande de proxénètes liés au milieu lyonnais.

Deux des policiers venaient de quitter le véhicule de service pour s'approcher du café. L'inspecteur resté au volant a alors été intrigué par le comportement de deux individus louches qui faisaient le guet, assis sur un mur. Il a pu les observer suffisamment longtemps pour distinguer jusqu'à la marque de leurs chaussures. L'un d'eux tenait dans sa main un sac en plastique Félix Potin.

L'inspecteur a ensuite démarré sa voiture pour se porter à la rencontre de ses deux collègues. Et là, tous ont pu constater que, depuis un square, un troisième homme observait les allées et venues des passants dans la rue de la Colonie, en feignant de lire un journal. Ils auraient pu s'en inquiéter, changer d'objectif. Ils ne l'ont pas fait : à ce moment précis, l'un des voyous qu'ils filaient est sorti du bar et ils l'ont suivi.

Ce n'est qu'en rentrant bredouilles au bureau qu'ils ont appris, à 14 heures, par leur radio de bord, que Goldman venait d'être assassiné par un commando, là où ils avaient détecté un curieux manège. A 14 h 30, ils étaient dans mon bureau pour s'expliquer. J'ai été alors saisi d'un étrange pressentiment : et si on nous refaisait le coup de l'affaire de Broglie ? Dans cette enquête, alors que j'étais patron de la Brigade antigang, il m'avait été reproché d'avoir fait interrompre les filatures d'individus qui allaient être mêlés au meurtre du prince.

Toute la soirée, le souvenir de ce précédent m'a taraudé. Il fallait éviter le piège. De toute façon, l'information aurait fini par filtrer. Le journaliste Charles Villeneuve a été alerté le premier et a signalé la présence fortuite des policiers de la 9e BT. La bombe était désamorcée.

Qui a exécuté Pierre Goldman et pour le compte de qui ?

Les recherches vont d'abord se concentrer autour de la revendication “Honneur de la police”. Le 8 mai 1979 déjà, à Mitry-Mory (Seine-et- Marne), un attentat à l'explosif avait été commis contre la voiture de Maurice Lourdez, responsable du service d'ordre de la CGT. Il avait été revendiqué sous ce sigle dans une lettre adressée à l'AFP. Plusieurs responsables de syndicats de police classés à l'extrême droite, de même que des représentants d'une association attachée à la légitime défense, sont entendus. En vain.

J'élargis le cercle des investigations. Lors d'un attentat à l'explosif, commis le 18 mars 1978, contre la voiture de François Duprat, membre du bureau politique du Front national, celui-ci a été tué et son épouse grièvement blessée. Un hebdomadaire national d'extrême droite avait laissé entendre que Goldman pouvait être l'instigateur, voire l'auteur, de cette opération. De nombreuses auditions et vérifications sont effectuées chez les amis et les proches de Duprat. Elles n'apportent aucun éclaircissement, pas plus que la présentation de photographies d'une douzaine de militants des Groupes nationalistes révolutionnaires aux témoins du meurtre de Goldman.

Autre piste : la 6e BT a interpellé en 1979, en flagrant délit de vol à main armée, plusieurs individus appartenant à l'Escadron noir, un groupuscule néo-nazi. Chez l'un d'eux, les policiers découvrent un plan fléché du 13e arrondissement, celui où habitait Goldman. Nouvelle présentation aux témoins du meurtre. Nouvel échec. Vérification faite, il apparaît que le plan suspect correspond à la localisation d'agressions de préposés des postes commises par la bande.

Goldman a-t-il pu être victime d'un règlement de comptes classique? Il apparaît, en tout cas, à l'occasion d'investigations entreprises en 1978 par l'Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants, qu'il a été l'ami de Charles Bauer, truand notoire. Goldman aurait aussi été en relation étroite avec plusieurs trafiquants de drogue. La Brigade criminelle en identifie quatorze. Ils sont aussitôt mis hors de cause, de même que Bauer. Tous étaient incarcérés lors du meurtre.

L'enquête change de sphère. Goldman, à l'époque de son assassinat, aurait entrepris de mettre sur pied un réseau chargé de s'opposer à l'action de malfaiteurs français spécialisés dans la traque aux militants de l'ETA. Par l'entremise d'un journaliste parisien et du gérant d'une brasserie célèbre, le caïd marseillais Gaëtan Zampa aurait eu connaissance des projets de Goldman et aurait projeté de le faire exécuter. Cette fois encore, les renseignements conduisent à une impasse.

Une ultime information parvenue aux enquêteurs met en cause Jean- Pierre Maione-Libaude, ancien ennemi des Zemour, suspecté lui aussi de s'être reconverti dans la chasse aux militants de l'ETA. Arrêté par la Brigade criminelle, à la suite de la découverte d'un dépôt d'armes, rue d'Héliopolis, il n'est pas davantage reconnu par les témoins du meurtre de Goldman.

Pour ne rien laisser au hasard, je fais entendre le gardien de la paix Gérard Quinet et Roland Aubert, le mari de la préparatrice assassinée dans la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir. Rien ne leur aura été épargné, mais c'est la dure règle de l'enquête criminelle : il faut refermer toutes les portes. Le simple examen de leur emploi du temps suffira à les mettre hors de cause.

L'énigme reste entière.

Ainsi s'achève le roman de Pierre Goldman, militant antifasciste, baroudeur, aventurier, animal à sang froid, superbe mécanique intellectuelle, objet de haine pour les uns, de fascination pour les autres, truand malgré tout. Pour le double meurtre de la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir, la justice populaire a tranché. Elle a jugé Goldman innocent. Respectons cette décision souveraine.

En revanche, il était de mon devoir de rétablir la vérité sur l'enquête. Comment laisser dire plus longtemps que nous avions voulu fabriquer un coupable ? Oui, nous avons souffert des critiques. Il n'y a jamais eu, dans cette affaire, de machination policière, de bonne ou de mauvaise foi. Nous avons simplement fait notre métier, parfois en commettant des erreurs, mais sans verser dans l'acharnement ni succomber aux arrière-pensées d'aucune sorte. Nous étions des hommes de bonne volonté.

Sur la mort mystérieuse de Goldman, qui peut prétendre détenir la vérité ? Je pense, pour ma part, avec le recul, que c'est dans son passé que se trouvent les éléments de la réponse. Loin d'ici, avant le double meurtre, bien avant la naissance de son double romantique. Goldman rattrapé par Goldman ? Je livre à la réflexion ce testament griffonné de sa main sur trois feuillets volants et transmis à la Brigade criminelle, le 11 mai 1970 :

“Je m'appelle Pierre Bernard Goldman. Je suis né le 22 juin 1944 à Lyon, sous un nom d'emprunt que j'ignore, fils de Alter Moïshe Goldman (officier FTP-MOI) et Janine Sochaczewska dite Danielle ou je ne sais quoi, responsable politique de l'organisation MOI-UJRE de Lyon. Il n'y a aucune trace légale du fait que Sochaczewska est ma mère.

Cependant elle l'est.

Au cas où je suis tué, je voudrais qu'on sache ce qui suit : je suis rentré au Venezuela le 21 juillet ou 22 de l'année 1968, venant de Trinidad où j'étais arrivé le 10 pour rejoindre un groupe armé dissident de la FALN, mais composé de plusieurs de ses ex-commandants. J'ai débarqué à l'île de Margarita. Le 25, je gagnais la terre ferme à Puerto la Cruz Estado Auzoategui. Durant 15 mois, jusqu'au 26 septembre 69 j'ai participé à titre de combattant aux activités du groupe en question. Je suis rentré à Paris via la Colombie le 1er octobre 1969.

Je précise que mon départ du Venezuela ne se fit pas en désaccord avec mes camarades, mais pour des raisons de sécurité. De même, les relations engagées entre nous comportaient toujours une liberté d'action totale. Au cas où je serais calomnié, les personnes suivantes savent ce que j'ai fait au Venezuela : el Negro, el Gordito, Élias, Goyo. Pierre qui est mon ami possède les moyens de défendre ma mémoire. Fait à Paris. Lundi 27 octobre 1969”.

Signé : Pierre Goldman

(1) Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France, Seuil, 1975.
(2) Avant la fin de sa garde à vue, Goldman avouera une troisième agression commise le 16 janvier 1970 contre un payeur des allocations familiales, passage Ramey à Paris (18e). Il était assisté d'un complice de couleur dont il taira le nom.

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