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1979. L'assassinat de Pierre Goldman. Un coup des services secrets
Dossier "Les morts suspectes de la Vème république"
VSD, 19 au 25 juillet 2001
Article de Myriam George
Retranscription de Nadine Bellec et de Jimmy Kazazian

Mesrine et Goldman. Un ami les avait rapprochés. Ils avaient du "punch", des relations, et des armes à profusion.

L'intello voyou rêvait d'une guérilla "à la Che Guevara" en France, avec l'appui du truand Jacques Mesrine*. Pour le stopper, ordre a été donné de l'abattre.

"Nous marchons suivis de balles aboyantes pour qu'en mourant nous devenions navires, poèmes, et autres longues affaires", écrivait Maïakovski, le poète de la révolution d'Octobre, qui se suicida. Pierre Goldman, qui ne voyait la vie qu'"avec, dans la tête, Lénine, et dans la main, un revolver" (Maïakovski, encore), avait relu ces lignes, chez lui, avec un de ses bons amis, "Solo" - devant un plat antillais mitonné par Christiane, son épouse, alors enceinte - peu de temps avant d'être tué. Peut-être dansaient-elles encore dans sa tête, quand deux hommes froids et précis, couverts par un troisième, firent vibrer l'air tiède de coups de revolver de gros calibre. Ce 20 septembre 1979, à l'heure du déjeuner, il s'effondre, mort sur le coup, sous le soleil de la Poterne des Peupliers, petite oasis de calme du 13ème arrondissement de Paris.

Tout peut être dit aujourd'hui sur ce crime (et tout est clair), non tant sur l'identité des trois simples exécuteurs que sur celle de ceux qui les avaient envoyés, ce jour-là. Une foule émue et nombreuse, portant des banderoles contre le fascisme, suivit le cercueil de ce personnage peu ordinaire, devenu, à l'instant de sa mort, la figure emblématique d'un Mai 68 qu'il avait en fait peu connu et peu prisé.

Pierre Goldman, intellectuel communiste, fils d'un couple de héros juifs de la Résistance, grand bastonneur de fachos dans le Quartier latin de la guerre d'Algérie, émule du Che. Mais aussi voyou et fier de l'être, "délinquant d'habitude", braqueur de pharmacies minables, et même d'une crémerie ; philosophe marginal, séducteur angoissé, grand amateur de putes, de bon rhum blanc et de musique noire des Caraïbes. Et auteur, enfin, d'un livre d'une rare beauté, écrit en prison : Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France (¹)...

Le braqueur exécute la pharmacienne et sa préparatrice avant de tirer encore et de blesser un gardien de la paix.

C'est par un crime dans la pharmacie du 6, boulevard Richard-Lenoir que l'histoire commence, dix ans plus tôt, le 19 décembre 1969. Il fait nuit, un vent glacial fouette l'ange de la Bastille. Les deux commerçantes baissent le rideau de fer. Hors service et sans arme, le gardien de la paix Quinet se réchauffe devant un café. "On tire à la pharmacie ! Un braquage !" crie-t-on. Sans hésitation, il fonce et tombe sur le tireur, l'arme toujours braquée vers le sol, où gît, dans une mare de sang, Raymond Trocard, 59 ans, un client. Le braqueur, qui a obligé Mlle Delauney, la pharmacienne, et Mme Aubert, sa préparatrice, à se coucher sur le sol pour s'occuper de la caisse, exécute alors les deux femmes. Quinet le bloque, mais son adversaire, véritable boule de nerfs, se dégage et tire encore, blessant grièvement le policier, quatrième victime de cette sanglante boucherie pour quelques francs. Bientôt, un indic parle. Un certain "Goldi" se serait vanté d'avoir fait le coup. Il n'est pas du milieu. C'est un "étudiant qui fréquente la Sorbonne". Le 8 avril 1970, rue de l'Odéon, dans son fief, Goldi est plaqué au sol. Délesté de son arme et d'un (faux) passeport vénézuélien, Pierre Goldman est conduit quai des Orfèvres, menotté dans le dos. Il nie. Mais les témoins l'identifient. Et son emploi du temps au moment du drame l'accable.

Revenu à Paris fin 1969, après une parenthèse dans un maquis guévariste d'Amérique latine, il inquiète alors ses amis, raconte Jean-Paul Dollé, son biographe : "Nerveux, vindicatif, désagréable, il en veut à tout le monde, fait courir des ragots. Son réquisitoire permanent vise la nullité des gauchistes, incapables de sortir de leurs jeux d'intellectuels bavards et craintifs. Lui c'est un pro ; il sait comment faire [...] Surexcité, imprudent, il vante à qui veut l'entendre la lutte armée, et fait allusion à des hold-up qu'il prépare pour se procurer de l'argent et profiter de la vie" (²).

Goldman avoue plusieurs braquages mais nie farouchement le double assassinat de la rue Richard-Lenoir.

A la brigade criminelle, il avoue un premier braquage, raté, presque politique, au domicile du psychanalyste Jacques Lacan, qu'il hait, autant qu'il hait sa discipline qu'il qualifie de "masturbation intellectuelle". Il admet avoir braqué, le 4 décembre, un couple de... pharmaciens. Il ne les a pas tués. Mais le 19, "Richard-Lenoir", jure-t-il, ce n'est pas lui. Le 20, d'accord, le lendemain, il a attaqué une boutique, rue Tronchet.

Et le 19 ? Le 19, dans les vapes - trop de suppositoires opiacés, contre une rage de dents... - il s'est réveillé tard. Il a rencontré un ami dans un bar, il lui a dit qu'il allait, le soir-même, commettre une agression dans le quartier Saint-Paul - à deux pas de la Bastille. Un coup minable, il a eu honte, il a renoncé, il a "vu des amis", il est "allé se coucher". Le lendemain, il a "découvert" dans France Soir ce crime commis - le destin ? -, à quelques pas de l'immeuble où il avait vécu quand son père l'avait enlevé, tout petit, à sa mère, après un divorce difficile. "Mon récit, commente Goldman, entre à cet instant dans une fatalité dont je fus aussi l'artisan. Le lecteur doit, s'il veut en capter le sens, y appliquer un double regard. Cette fatalité n'était pas d'un destin, ni d'une puissante divine. Elle venait de moi, encore que j'en fusse le vassal. J'étais poussé vers ce double homicide. Je ne l'avais pas commis, mais il me sollicitait d'un réseau de signes où j'allais m'emprisonner. Je l'ignorais, mais je sentais qu'un souffle étrange m'aspirait vers le gouffre de ces meurtres" (¹). Joli. Avant d'écrire ces lignes en prison, il avait été condamné, pour le meurtre des pharmaciennes, à la réclusion criminelle à perpétuité. C'était le 15 décembre 1974. Lié à Goldman (qui fut arrêté en bas de chez lui), Marc Kravetz a décrit ce procès qui "se terminait en émeute [...] Il y eut le verdict. Il y eut un silence. Fraction de seconde, éternité, silence cosmique avant la tempête. Elle vint. Déferlement, imprécations, fureur : la salle envahit le prétoire. Spectateurs anonymes et inconnus, camarades, amis, journalistes, avocats, tous confondus, criaient d'impuissance et de rage. Salauds, assassins !, et, submergeant le tout : "Il est innocent !" Pierre se tenait droit et pâle, pratiquement abandonné par ses gardes. [...] La colère collective était à la mesure du scandale" (³).

Pourtant, admet Kravetz, tout n'était pas si simple. "Parce que c'était lui, parce que c'était nous. Tous pour lui ? [...] Rarement homme ne fut si seul. L'affaire Goldman commençait. Par un malentendu [...]. Je me souviens d'une empoignade orale [...] : "Le défendrais-tu s'il était coupable ?" Je pensais ne pas avoir à répondre à cette question parce que, par définition, elle ne se posait pas. [...] Je crains que ce camarade n'ait secrètement souhaité que Pierre fût un assassin, sa démonstration en eût été renforcée. Il fallait que Pierre soit le dernier avatar de mai, [...] ce desperado exemplaire qui nous venge de toutes nos défaites en les portant à une sorte de paroxysme. [...] Si nous avons rêvé toutes ses vies, il a vécu tous nos rêves. Jusqu'au cauchemar" (³).

C'est à tort, selon Kravetz, qu'on a cru voir jugé "Mai 68 à travers ce gauchiste errant", dont l'innocence ou la culpabilité n'était, donc, selon lui, pas le problème. ("Pierre Goldman : coupable idéal" (³)). Subtil et ambigu, dialectique, dans le ton de l'époque. Au second procès, à Amiens, en 1976 - après une cassation pour vice de forme - ce n'est plus un banal braqueur, mais un écrivain maudit, qui fait face aux jurés. Simone Signoret, Régis Debray, Libé, et François Mitterrand battent l'estrade en sa faveur. Dans une ambiance électrique, Goldi est acquitté. "On les a bien eus", lâchera-t-il, l'air canaille, au cours d'un cocktail (²). Goldman était-il innocent ? Coupable, a-t-il été abattu par vengeance, comme le clame un communiqué signé "Honneur de la police", reçu par l'AFP : "Pierre Goldman a payé ses crimes".

Il n'en est rien. Goldman avait autour de lui un groupe d'amis solides qui avaient entrepris, sous son influence, de mener de front l'étude des textes de Lénine, de Mao et du Che, et l'apprentissage du karaté, du tir et d'autres techniques de combat. Pour ne pas rester des révolutionnaires en chambre... Ceux-là s'étaient juré de chercher, de mener l'enquête jusqu'à son terme, de trouver les meurtriers, et de les tuer. Ils ont trouvé. L'un d'eux a même rencontré l'un des organisateurs du meurtre, à Paris, récemment. Mais, tels ces héros de Hugo qui, après avoir enlevé, sabre au clair, une citadelle réputée imprenable, se résolurent, "d'une façon fort civile, de rendre la ville au roi", les amis de Goldman en sont venus à une conclusion paradoxale. Convaincus que son exécution par les "services" français - car c'est de cela qu'il s'agit - était devenue inévitable, ils décidèrent de ne rien faire, et de se taire. A l'exception de l'un d'entre eux, Solo, l'amateur de Maïakovski, dont VSD a pu recueillir les confidences.

Goldman rêvait d'importer en Europe la théorie du "foco" (foyer de guérilla), chère au Che. Il avait regroupé autour de lui, sur un projet politico-militaire, des militants de la Nouvelle résistance populaire (maoïste), d'Action directe (qui naît à ce moment, le 1er mai 1979, en mitraillant la façade du CNPF), des Brigades rouges italiennes, et quelques Corses. Par l'intermédiaire de son ami Charles Bauer - un militant communiste du port de Marseille reconverti dans le grand banditisme et devenu le porte-parole des révoltes des prisonniers contre les quartiers de haute sécurité (les QHS) - il avait été approché par le truand Jacques Mesrine, lui-même lancé, avec sa bande, dans une sorte de guerre privée, enragée, contre "le système". Après avoir un temps observé, avec tout l'intérêt qu'on imagine, cette étrange mouvance se mettre en place, un noyau dur des services de renseignements français (Sdece) s'était convaincu que le développement d'une extrême gauche armée à l'italienne, mêlant têtes brûlées issues du grand banditisme et desperados d'extrême gauche, pouvait entrer - deux ans avant 1981 - dans une stratégie de la provocation, susceptible d'entraver la marche vers le pouvoir de la "gauche socialo-communiste".

C'est le même "escadron de la mort" qui aurait liquidé Pierre Goldman et Henri Curiel, un militant pro-soviétique.

Cette analyse fut révisée après que la bande eut fait quelques dégâts (un mort) en utilisant, pour une "opération de financement", des armes de guerre palestiniennes importées du Liban, sur un voilier. Action directe avait employé les mêmes, le 1er mai. Le phénomène risquait de devenir incontrôlable, il fut donc décidé d'en finir. Goldman mourut le 20 septembre 1979 et Jacques Mesrine le 2 novembre.

C'est le même "escadron de la mort" qui, un an avant, avait liquidé le militant pro-soviétique Henri Curiel. Mais on ne peut affirmer que le président de la République de l'époque, Valéry Giscard d'Estaing, ait donné son feu vert, comme l'eut exigé la Constitution, à cette "opération homo" (pour homicide). Le pouvoir politique était faible et peu considéré. Le Sdece, au contraire, abritait des personnalités capables d'initiatives indépendantes - le comte Alexandre de Marenches, chef nominal, et son rival, le comte Alexandre de Gaigneron de Marolles, chef du service action jusqu'à cette date.

Proche témoin du "final", Jean-Pierre Maïone-Libaude, un tueur professionnel bricolant, à l'occasion, pour les services, fut à son tour exécuté, plus tard, en juin 1982, d'un coup de fusil de chasse. Il avait été reconnu par B., un truand algérien, ami de Goldman : il les filochait tous deux la veille de l'assassinat de Goldman. Maïone-Libaude a-t-il été "fumé" pour qu'il se taise ? Ou abattu par un ami de Goldman agissant en solo et perfidement mis sur ses traces, par un des commanditaires de l'exécution, soucieux de brouiller les pistes ? L'un et l'autre se disent.

1. Pierre Goldman. Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France. Le Seuil, 1975.
2. Jean-Paul Dollé. L'insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman. Grasset, 1997.
3. Libération, 3 octobre 1975.


[Photo du corps de Pierre Goldman couvert, en présence des policiers sur la scène du crime, légendée : 20 septembre 1979, Paris 13ème. Le militant gauchiste est éliminé. Un mystérieux commando d'extrême droite, Honneur de la police, revendique le crime. Mais Goldman était suivi depuis la veille par un tueur à gages travaillant pour les "services".]

[Photo de Mesrine portant une arme, légendée : Mesrine virait guérillero. De la guerre contre les quartiers de haute sécurité au combat contre "le système".]

[Photo de la foule portant des pancartes à l'effigie de Pierre Goldman, légendée : 27 septembre. Une foule de gauche, émue, suivit l'enterrement de Goldman, convaincue qu'on avait voulu abattre un symbole de l'antifascisme.]

[Photo d'une arme et du matériel saisi, légendée : Un arsenal de poids, dans l'appartement de Mesrine]

[Photo de Pierre Goldman menotté, entouré de policiers, légendée : Amiens, mai 1976. Pierre Goldman, condamné à perpétuité, voit son jugement cassé pour vice de forme. Rejugé, il sera acquitté. A cette occasion, de nombreux intellectuels sont venus le soutenir.]

Encart accompagnant l'article :

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