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Pierre Goldman est condamné à la réclusion criminelle à vie
Le Monde, 15-16 décembre 1974
Article de Philippe Boucher
Retranscription de Linda Delozier


Après deux heures quarante minutes de délibération, Pierre Goldman a été condamné, samedi 14 décembre à 0 h 10, avec le bénéfice des circonstances atténuantes, à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'assises de Paris que présidait M. André Braunschweig ("Le Monde" des 11, 12, 13 et 14 décembre).

L'indescriptible bouleversement, la longue houle de fureur et de vrai désespoir, qui ont fait suite au prononcé de la condamnation de Pierre Goldman, n'étaient rien de plus que la réunion de cris d'hommes et de femmes, silencieux durant les cinq jours de procès, et que cette décision rendait, pour certains, plus proches du condamné qu'ils ne l'auraient supposé lundi 9 décembre, lors de le première audience.

A leurs yeux, pour ceux qui, fidèlement, debout pour la plupart, public et avocats confondus, auront suivi ces débat, rien ne pourra vraiment justifier une condamnation que seule a permise la décision collective - c'est-à-dire l'absence de responsabilité personnelle.

Car il n'est pas courant, sinon sans précédent, dans un procès où les allusions politiques furent bannies des audiences, qu'un public, unanime, presque une foule, où les jeunes n'étaient pas seuls, habitués et néophytes, d'une seule voix crie : "Jurés assassins !", "Racistes !" ; scande longuement :"Innocent, innocent !", à l'intention d'un accusé contre qui rien n'a été prouvé dans le plein sens du mot.

Il n'est pas courant non plus que des avocats - insouciants des ordres du premier magistrat assesseur intimant au greffier qu'on identifie les protestataires - hurlent en direction de la cour leur dégoût dans des termes dépourvus d'ambiguïté. Il n'est pas courant qu'un avocat général se déclare "triste" d'avoir si bien obtenu ce qu'il avait requis.

Il n'est pas courant qu'à l'audience civile pour la fixation des dommages et intérêts, l'un des autre avocats de la défense réponde, en larmes, aux propos des magistrats. Il n'est pas jusqu'au brigadier Quinet, grièvement blessé lors du double meurtre de la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir, que l'on n'ait vu blême au spectacle du bouleversement que provoquait l'arrêt de la cour d'assises de Paris. Ce fut ainsi et cela prête, pour l'avenir, à réfléchir.

Rien en laissait prévoir pareille décision et personne, fût-ce sous le manteau, n'osera se vanter, auprès de quiconque aura vu ce procès, d'avoir individuellement concouru à la conclusion que l'on sait. La loi sur le secret du délibéré permettra d'ailleurs aux trois magistrats et aux neufs jurés qui en sont les auteurs indivis de se réfugier derrière cet impératif pour s'interdire de répondre aux questions que plus d'un se pose.

Mais quelles questions ? La loi, encore, ne vient-elle pas à la rescousse de la cour pour l'autoriser, sinon l'inciter, à ne pas se décider que sur des impressions; en disant (article 353 du code de procédure pénal relatif aux délibérations de la cour d'assises) : "La loi ne demande pas compte aux juges (magistrats et jurés) des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d'une preuve ; elle leur prescrit de s'interroger eux-mêmes, de chercher dans la sincérité du silence et le recueillement, et de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l'accusé et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question qui renferme toute la mesure de leur devoir : "Avez-vous une intime conviction ?"

Il est vrai aussi qu'on ne voit pas de quelle preuve, dans toute la signification de ce mot, on pourrait irrécusablement déduire que Pierre Goldman est l'auteur du double meurtre commis, le 19 décembre 1969, boulevard Richard-Lenoir.

L'avocat général lui-même, s'il réclama pour ce fait "pas moins que la détention à vie", n'allégua jamais plus, dans son réquisitoire, que sa conviction : des preuves indéniables de sa culpabilité, point. Il ne parlera que d'"un faisceau de reconnaissances extrêmement impressionnantes et tout à fait déterminantes".

Il est vrai aussi que M. Langlois a été fidèle à la définition donnée par lui au début de son intervention selon laquelle "le rôle du ministère public n'est pas de soutenir l'accusation à tout prix".

Ce n'est pas pourtant qu'il ait négligé les arguments propres à étayer sa conviction, non sans avoir fait sienne la méfiance déjà constatée sur la fiabilité des témoignages. Mais il observe en même temps que les imprécisions et les incohérences constatées lors des reconnaissances dans l'affaire du boulevard Richard-Lenoir - à laquelle Pierre Goldman s'affirme étranger - ne sont que la répétition des défauts observés dans les procédures d'identification à propos des trois agressions dont Pierre Goldman reconnaît être l'auteur.

Puis il a cette péroraison terrible : "Parce que dans la pharmacie vous avez cru être menacé par le client survenu après vous, vous avez eu un réflexe de combattant et vous l'avez tué. Puis parce que vous êtes aussi un théoricien, vous avez été épouvanté et vous avez tué les deux témoins, la pharmacienne et sa préparatrice. Alors, c'est plus grave car cela procède d'une opération cérébrale ; cela procède d'une lucidité meurtrière".

A cela, il n'y aura qu'une seule réponse authentique, celle de Me Emile Pollak. L'avocat ne va pas réfuter les arguments de l'accusation. Il va, pour ainsi sire, les dissoudre. Minutieusement, ne cédant que rarement à l'"effet", il va reprendre un par un les témoignages, donnant à tout le moins, l'impression de leur précarité et en observant qu'ils n'ont été accompagnés d'aucune reconstitution des faits.

Enfin, pour appuyer ses démonstrations, il dira à l'adresse du jury : "Une chaîne de gens de bonne foi ont amené cet homme ici, et si vous l'ameniez ailleurs, vous seriez encore de bonne foi, mais Pierre Goldman serait toujours innocent". C'est ce qu'il affirme au terme de sa démonstration en s'écriant : "Après quarante ans de barreau, je n'ai jamais été aussi sûr de l'innocence d'un accusé".

Tout paraissait dit. On aurait pu s'en tenir là et il y aurait eu de l'élégance et même de la grandeur à ne rien vouloir ajouter. Après une suspension, Me Charles Libman se lève et plaide pendant plus d'une heure ce qui restait encore à plaider après son confrère : peu de chose.

Veut-il cependant marquer des points dans ce domaine où, conformément aux désirs de Pierre Goldman, son confrère ne s'était aventuré qu'à peine et avec tact : la fibre sensible ? Il donne lecture, à voix lente, tandis que son client s'enfouit la tête dans les bras, d'une lettre de Mme Goldman, épouse du père du jeune homme, et où celle-ci espère "son retour".

Cette méthode, non, ce procédé, Pierre Goldman n'en voulait pas. On le savait. Peu après cette lecture, il dira à des proches : "Je ne pardonnerai jamais cela".

Pendant que la cour s'est retirée, ses amis commentent l'initiative en termes très vifs, en rappelant que celle-ci est contraire à ce qu'il avait prescrit. Faire valoir ses vues quant à la défense était le droit strict de Pierre Goldman. S'y conformer, c'était encore le défendre, et en assumant la difficulté de la défense. Y contrevenir ressemble fort à une appropriation par l'avocat de la cause à lui confiée.

Des mots graves seront prononcés, la condamnation entendue et le calme revenu. Ainsi, Pierre Goldman dira-t-il dans un prétoire presque vide, lors de l'audience civile, à l'avocat général : "Dans le dossier, il y avait de quoi donner des coups bas. J'ai été très touché que vous ne le fassiez pas". Touché, son interlocuteur ne l'était pas moins en annonçant au condamné son intention de lui rendre visite. La conclusion, c'est Pierre Goldman qui la fournira : "L'absurdité de cette sentence est, si je puis dire, d'être parfaitement conforme à mon destin, à mon aptitude fondamentale à être accusé".

M. Braunschweig aura lui aussi sa conclusion. A une jeune femme avocat, étrangère à l'affaire, qui, éperdue, lui demandait dans les coulisses le pourquoi de cette réclusion à vie, le président de la cour d'assises répliquera, hors de lui : " Il fallait mieux le défendre". Visait-il la défense proprement dite ou dépeignait-il d'une interjection ce qu'avaient été les délibérations de jurés et ce qu'il en pensait ? Aurait-elle dû répliquer alors : "Il fallait mieux le juger".

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